Le 5 novembre 2024, Donald Trump retrouvait la Maison-Blanche. Cette victoire historique marquait une défaite cinglante pour le Parti démocrate, qui enregistrait son plus faible niveau de popularité depuis trente ans. Ce revers électoral dépasse la seule conjoncture politique. Il marque la fin d’un cycle et ouvre une période d’incertitude pour le camp progressiste, qui n’a pas été reconduit malgré des indicateurs macroéconomiques solides. Pour rebondir, renouer avec son électorat, et proposer une alternative crédible au trumpisme, deux voies semblent s’offrir au parti : réinventer le libéralisme promu par la gauche pour faciliter le développement de l’offre dans tous les domaines (santé, logement, recherche, etc.) ; ou repenser la stratégie démocrate en profondeur, construire un projet englobant, fondé sur des valeurs communes pour réactiver l’affect politique. À l’heure où la question de la mobilisation collective et de la recomposition idéologique traverse l’ensemble des démocraties européennes, l’exemple américain permet d’interroger les conditions d’un projet politique capable de concilier transformation économique, justice sociale et adhésion politique, afin de fédérer à nouveau des électorats fragmentés.
Comprendre l’échec du Parti démocrate
Le rôle de l’inflation dans la défaite
Après la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles de 2024, le Parti démocrate, déchu, cherche à se réinventer pour pouvoir rebondir.
Durant son mandat, Joe Biden a dû faire face à deux crises majeures : la crise sanitaire du Covid et la crise géopolitique causée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Pourtant, à sa sortie de la Maison-Blanche, les indicateurs macroéconomiques des États-Unis restent solides : un taux de croissance élevé, un taux de chômage faible, une progression salariale notable. De quoi rendre jaloux une grande partie des pays européens. Comment Donald Trump a-t-il donc pu capitaliser sur le ressentiment des Américains concernant l’économie ? La réponse tient en un mot : l’inflation,comme nous l’avions montré dans cette note.
En effet, les États-Unis, tout comme l’ensemble des pays développés ont été frappés par une vague d’inflation ces dernières années. Le Bureau américain des statistiques estime une hausse des prix de près de 20 % sur l’ensemble du mandat de Joe Biden. Bien que l’inflation n’ait eu qu’un faible impact sur le pouvoir d’achat des ménages américains, en raison de la progression des salaires réels, le coût psychologique qui lui est associé a desservi le Parti démocrate. Selon un sondage de CNN, les ménages qui considéraient que l’inflation leur avait causé des difficultés sévères ont voté à 76 % pour Donald Trump, tandis que les ménages ayant estimé que l’inflation n’avait pas touché leur famille ont voté à 78 % pour Kamala Harris, preuve que la perception du coût de la vie a constitué un facteur déterminant du vote.
Au-delà de l’inflation, l’instauration puis l’expiration brutale des dispositifs mis en place par l’administration Biden pour limiter l’effet des crises ont conduit une grande partie des ménages précaires à préférer les politiques de prédistribution[1]proposées par Donald Trump (protectionnisme, réduction d’impôts), aux politiques de redistribution des Démocrates.
Dans ce contexte, malgré le fait que Joe Biden ait été le premier président depuis plus de 25 ans à déployer un large éventail de mesures historiquement associées aux Démocrates — relances keynésiennes, régulation des marchés par l’antitrust, et politique industrielle ambitieuse — son parti n’a pas été reconduit.
Les impasses stratégiques et idéologiques du Parti démocrate
Au-delà de l’épineuse question économique, la campagne de 2024 illustre la profondeur de la crise que traverse le Parti démocrate, tant sur le plan stratégique qu’idéologique. La candidature de Kamala Harris s’est imposée tardivement, à la suite du retrait progressif du président sortant et sans véritable processus de sélection concurrentiel. Ce mode d’émergence a limité la capacité du parti à mener une campagne mobilisatrice. Par ailleurs, l’héritage du mandat de Joe Biden continue de peser sur le positionnement du parti. L’érosion progressive de sa popularité en fin de mandat a constitué un obstacle majeur. Kamala Harris s’est trouvée confrontée à un dilemme stratégique : assumer la continuité avec l’administration sortante ou s’en démarquer pour incarner un renouveau. En restant dans une position intermédiaire, elle n’a pas clairement défini son orientation politique, laissant planer une incertitude qui a affecté sa campagne. Cette situation s’est répercutée sur le Parti démocrate après l’élection et jusqu’à aujourd’hui, le manque de débat interne et de renouvellement des cadres contribuant à une impression d’immobilisme. Il en résulte une difficulté à reconstruire un récit politique cohérent et mobilisateur, capable de fédérer une coalition élargie. Plus largement, l’échec de 2024 dépasse le cadre d’une simple campagne ratée et met en lumière des tensions stratégiques structurelles encore non résolues au sein du parti.
Dans ce contexte, le discours du Parti démocrate peine à mobiliser sa base électorale. Sa stratégie rhétorique, centrée essentiellement sur la dénonciation du trumpisme, semble avoir atteint ses limites : elle ne suffit plus à structurer un projet politique autonome et à s’emparer des enjeux sociétaux clés pour l’électorat progressiste. Le positionnement des représentants démocrates sur les tensions géopolitiques au Moyen‑Orient offre un exemple éloquent : malgré une majorité de leur électorat remettant en question les actions d’Israël dans la bande de Gaza et en faveur d’une suspension des livraisons d’armes à Israël, le parti hésite à adopter une posture explicite à ce sujet. Au-delà de la question internationale, les démocrates peinent à renouer avec une partie de l’électorat populaire. En restant trop proche des élites néolibérales de l’establishment, le parti donne le sentiment d’avoir délaissé les classes populaires et les travailleurs, qui se sentent ainsi marginalisés au sein de leur propre camp.
Un parti sans visage : le déficit de leadership des Démocrates
La crise du parti progressiste se traduit également par un déficit de leadership, symptomatique d’une crise d’incarnation. En effet, après la défaite de Kamala Harris en 2024, aucune figure ne semble émerger clairement au sein du Parti démocrate, qui est partagé entre pragmatiques et progressistes, ainsi qu’entre anciennes et nouvelles générations. Le vote récent sur le financement du gouvernement au Sénat a mis en évidence ces tensions : certains sénateurs ont choisi de soutenir le projet de budget proposé par les républicains afin d’éviter un blocage institutionnel, une position défendue par le leader démocrate au Sénat, Chuck Schumer, mais critiquée par une partie de son camp. Cette division reflète plus largement une difficulté persistante à définir une incarnation politique claire du parti. Alors que Chuck Schumer s’inscrit dans l’ancienne génération et que Hakeem Jeffries, plus jeune, ne semble pas viser la présidence, le manque de figures prêtes à incarner l’alternance souligne la nécessité d’un renouvellement politique. À l’approche des élections de mi-mandat, il semble donc crucial de favoriser l’émergence de nouvelles figures au sein du parti, d’autant plus que de nombreux électeurs progressistes plaident pour un rajeunissement de la classe politique démocrate. Dès lors, la question d’un renouvellement du leadership semble essentielle dans le cadre d’une stratégie de renouveau du Parti démocrate.
L’érosion du soutien aux Démocrates
Pour se renouveler, le Parti démocrate doit d’abord se remettre en question. Donald Trump est parvenu en 2024 à séduire des segments de l’électorat historiquement acquis par les Démocrates. Les Démocrates ont perdu des voix auprès de la quasi-totalité des catégories de la population. Selon Brookings, entre 2020 et 2024 seules trois catégories de la population ont enregistré une progression du vote démocrate : les femmes noires sans diplôme universitaire, les Américains noirs (homme et femmes confondus) avec un diplôme universitaire et les femmes blanches non évangéliques sans diplôme universitaire. Auprès de l’électorat noir sans diplôme universitaire cependant, Donald Trump a gagné du terrain. De même, bien qu’ils dominent toujours ce segment[2], les Démocrates ont perdu des voix auprès des Américains blancs non évangéliques. Enfin, le soutien aux démocrates des Latino-américains sans diplôme universitaire s’érode : d’après l’article de Brookings, en 2020, 66 % des voix Latino-américaines allaient aux Démocrates contre 31 % aux Républicains. En 2024, seuls 51 % des voix allaient aux Démocrates contre 47 % aux Républicaines, ce qui représente un gain de 31 points de pourcentage pour Donald Trump entre 2020 et 2024. Or le vote Latino représente aujourd’hui près de 15 % de la masse électorale aux États-Unis, ce qui en fait la deuxième force électorale du pays[3]. Dans ce cadre et pour rebondir, le Parti démocrate doit avant tout veiller à ne pas perdre le soutien de son électorat et à reconquérir celui qu’il a perdu.
Face à cet échec électoral, qui s’explique à la fois par les effets politiques de l’inflation, les limites stratégiques et idéologiques du parti et l’absence d’un leadership fédérateur, les Démocrates doivent désormais s’interroger sur les conditions de leur renouveau : comment reconstruire un récit économique crédible, clarifier leur ligne politique et raviver une coalition électorale en voie d’érosion ?
Repenser le libéralisme pour rebondir : le mouvement Abundance peut-il sauver les Démocrates ?
Le mouvement Abundance : Une alternative aux bidenomics
Une opportunité pour les Démocrates de se réinventer pourrait bien résider dans la nouvelle théorie en vogue aux États-Unis : l’« Abundance ». Le courant qui se dessine déjà depuis le début de la décennie a trouvé son nom dans un article de The Atlantic écrit par Derek Thompson en 2022. Il a ensuite été théorisé à plus grande échelle par Ezra Klein et Derek Thompson en 2025, dans un ouvrage du même nom : Abundance.
La théorie de l’Abundance repose sur l’idée centrale selon laquelle les procédures administratives et les réglementations freinent l’innovation et la construction aux États-Unis, ce qui empêche le pays d’innover et de construire suffisamment. L’ouvrage défend donc un « libéralisme qui construit » en opposition à un libéralisme qui redistribue.
L’une des principales ambitions du mouvement est de résoudre le problème du logement aux États-Unis. Constatant l’impossibilité pour les classes moyennes et populaires de se loger dans les « blue states », Klein et Thompson proposent d’aborder le problème par la question de l’offre. Selon l’argument traditionnel, les individus ne parviennent pas à trouver un logement dans les villes telles que New York ou Los Angeles en raison d’une demande bien trop élevée. Les auteurs d’Abundance prennent le contrepied de cette hypothèse en affirmant que le problème ne réside pas dans une demande trop élevée, mais dans une offre trop faible : on ne construit pas assez de logements dans les états démocrates.
Ce manque d’offre provient selon eux d’une législation trop contraignante et utilisée à des fins privées par des acteurs puissants. D’une part, le zonage urbain, devenu de plus en plus restrictif depuis le début du 20e siècle, a permis aux populations installées de limiter l’accès de certaines catégories sociales aux villes et aux banlieues. Les règles imposant de disposer d’une grande parcelle de terrain dans les banlieues ainsi que la limitation de la hauteur des immeubles en villes ont donné des outils aux classes supérieures pour repousser les nouveaux arrivants en dehors de leurs quartiers. D’autre part, les réglementations environnementales ont pu être utilisées pour limiter les constructions dans certaines zones, ce qui empêche en définitive certaines populations de s’y installer.
La solution de Klein et Thompson est donc simple : abaisser les barrières administratives et les réglementations qui limitent la construction de nouveaux logements. L’idée est qu’en facilitant la construction de nouveaux logements dans les zones en tension, l’offre va mécaniquement augmenter, réduisant les prix et permettant aux classes moyennes et populaires de s’y installer.
Le reste des propositions du mouvement se fait sur le même principe : abaisser les barrières à l’entrée du marché ; favoriser la concurrence dans les domaines du logement, de la santé, de la justice ; abattre les obstacles administratifs dans les domaines du transport, de la recherche et de l’énergie ; abaisser les coûts de la recherche pour stimuler l’innovation. En somme, faciliter le développement de l’offre pour mieux satisfaire la demande.
Selon Klein et Thompson, la clé du renouveau démocrate réside dans le fait de repenser le libéralisme promu par la gauche. Et cela a convaincu un grand nombre de partisans démocrates. Toutefois, les idées portées par les théoriciens de l’Abundance ne sont pas partagées par tous. Aussi, une scission s’est opérée au sein du Parti démocrate entre ceux qui croient en l’Abundance, et ceux qui pensent qu’elle ne résoudra rien.
L’Abundance est-elle vraiment la solution ?
Mais alors, pourquoi le mouvement divise-t-il autant ?
La théorie de l’Abundance reçoit deux critiques principales. D’une part, l’agenda proposé par les penseurs de l’Abundance est considéré comme insuffisant. Selon Matt Bruenig (fondateur de People’s Policy Project), Klein et Thompson proposent l’Abundance comme réponse universelle à des problèmes de nature diverse (santé, logement, innovation), ce qui, au lieu d’apporter une cohérence à leur projet politique, crée une confusion conceptuelle.
De surcroît, le projet néglige l’analyse des rapports de classes, des dynamiques de pouvoir et des intérêts particuliers qui peuvent entraver la mise en œuvre des politiques promue par l’Abundance. De fait, certains groupes sociaux ont tout intérêt à faire obstacle à l’abaissement des barrières bureaucratiques qui freinent l’innovation, et aux projets de construction d’ampleur. Et l’Abundance ne questionne ces les rapports de force. À titre d’exemple, un article du Washington Monthly déplore un manque d’analyse de la concentration des pouvoirs entre les mains des grandes firmes. En effet, la monopolisation sur le marché donne à un petit nombre d’acteurs puissants, la possibilité de bloquer l’entrée sur le marché aux entrepreneurs et freiner l’innovation. S’ils parvenaient au pouvoir, les cadres politiques de l’Abundance pourraient faire face à une opposition forte, de la part des détenteurs du pouvoir économique, ce qu’ils ne développent pas dans leur ouvrage.
D’autre part, pour de nombreux démocrates, le mouvement rompt avec les idéaux progressistes et risque de trahir la promesse démocrate.
Les auteurs de l’Abundance se placent en opposition au socialisme, qui se focaliserait sur la redistribution. Aussi, les sujets fondamentaux des Démocrates tels que la redistribution, mais aussi l’égalité ou la place de l’Etat providence, ne sont pas abordés dans l’ouvrage. Or, selon Matt Bruenig, réduire la gauche américaine à un discours d’efficacité constitue une limite structurelle de l’Abundance en tant que projet politique.
En somme, sans limites claires, le libéralisme prôné par Abundance pourrait sacrifier une partie de la promesse démocrateen affaiblissant notamment la protection sociale ou le droit du travail, compromettant ainsi la capacité du parti à renouer avec les classes populaires. Aussi, réinventer le libéralisme n’est peut-être pas suffisant pour réhabiliter le Parti démocrate. Peut-être faut-il prendre plus de hauteur et repenser la stratégie démocrate en profondeur.
Vers un renouveau global ?
Comprendre la crise inédite dans laquelle se trouve le Parti démocrate requiert de prendre du recul et de comprendre la situation politique américaine sous le prisme du bipartisme. Face à un parti républicain profondément transformé sous l’ère de Donald Trump, le Parti démocrate peine à se positionner comme un véritable antagoniste capable de proposer une vision cohérente, mobilisatrice et fédératrice. Pourtant, le trumpisme présente des contradictions structurelles qui pourraient être exploitées comme levier stratégique : sa posture populiste contraste avec une politique qui concentre pouvoir et richesses. De même, il juxtapose des figures incarnant des logiques divergentes : d’un côté, Elon Musk défend un libertarianisme centré sur la liberté individuelle et l’innovation, de l’autre, J.D. Vance incarne un chauvinisme providentiel mobilisant le nationalisme, les valeurs traditionnelles et un récit moraliste. Ces contradictions offrent au camp progressiste l’occasion non pas de simplement les exposer, mais de les transformer en levier discursif et programmatique, en clarifiant sa cohérence idéologique et en articulant un projet politique affirmé.
Par ailleurs, le Parti démocrate adopte une stratégie technocratique consistant à gérer les symptômes des crises plutôt qu’à en repenser les causes ou à en tirer une dynamique de transformation. Cette stratégie, héritée d’un centrisme néolibéral incarné par des figures comme Bill Clinton ou Barack Obama, conduit le parti à prioriser le compromis et la gestion politique plutôt que la mobilisation populaire. Comme le montre Gabriel Winant, les crises successives du XXIe siècle (désindustrialisation, crise de la mondialisation, inégalités, crise écologique) ont ainsi été abordées par les démocrates comme des problèmes techniques à résoudre, non comme des opportunités pour refonder un projet collectif d’émancipation.
En 1988, le sociologue Stuart Hall publie The Hard Road to Renewal. Thatcherism and the Crisis of the Left, un ouvrage de référence analysant la déroute du parti travailliste anglais face au thatchérisme. Cette analyse est souvent mobilisée par des observateurs contemporains (Cooper, 2025) tant la comparaison avec la situation politique états-unienne actuelle est pertinente. La thèse centrale de Hall réside dans l’idée que la gauche britannique a échoué à construire un projet hégémonique (au sens gramscien, c’est-à-dire la capacité à imposer une vision du monde et des valeurs communes, assurant un consentement social et culturel durable) en adaptant insuffisamment son offre politique aux transformations sociales de la seconde moitié du XXe siècle. A l’inverse, Hall comprend l’avènement du Thatchérisme par sa réussite à diffuser un projet englobant, structuré autour de valeurs telles que l’individualisme, la primauté du marché libre, la méfiance envers l’État-providence et le mérite personnel.
Le parallèle avec les États-Unis contemporains est frappant : la droite trumpiste articule un projet identitaire et culturel cohérent, fondé sur la peur du déclin, la nostalgie d’un « âge d’or » américain, la valorisation de la liberté individuelle et la dénonciation d’une « woke culture ». A l’inverse, la gauche peine à dépasser une vision politique essentiellement matérielle au sens économique, centrée sur les rapports de production et de redistribution. De plus, elle ne parvient pas à intégrer et unifier son offre politique autour des luttes contemporaines comme la justice raciale (Black Lives Matter), l’égalité de genre (MeToo), les luttes environnementales, les solidarités internationales (pro‑Palestine) ou les revendications sociales. Ces nouveaux mouvements sociaux restent cloisonnés et peinent à être unifiés autour d’une doctrine politique commune. Dans ce débat public moral et émotionnel, imposé par la droite, la gauche est souvent spectatrice. Ainsi, une voie pour le Parti démocrate consiste à inverser cette dynamique en proposant un projet hégémonique concurrent, capable de fédérer ces différentes luttes et de repolitiser le champ de l’affect, structurant ainsi les groupes sociaux progressistes.
Conclusion
La défaite démocrate de 2024 résulte d’un mélange d’erreurs économiques, stratégiques et idéologiques. Dans ce contexte, le mouvement Abundance incarne une tentative de refondation. En prônant un « libéralisme qui construit » alliant innovation, croissance et efficacité, il séduit une partie du camp démocrate. Pour d’autres courants de la gauche américaine, le renouveau démocrate passe avant tout par la reconstruction d’un projet culturel mobilisateur : refonder un imaginaire collectif du progrès, relier les luttes sociales, identitaires et écologiques, et réactiver l’affect politique.
Les succès récents des démocrates dans les États de New Jersey, Virginie et à New York s’expliquent en grande partie par une conjoncture favorable : une opposition républicaine affaiblie voire désorganisée, des candidats dont la stratégie a paru déconnectée des préoccupations locales (coût de l’électricité, fiscalité, vie quotidienne) et des zones où les démocrates disposaient d’un avantage structurel. Par exemple, les Républicains n’ont pas réussi à recentrer le débat sur le pouvoir d’achat alors que les démocrates l’ont fait, et des facteurs tels que l’absence de mobilisation suffisante ou le défaut de diffusion d’un message alternatif clair ont affaibli la droite. Ces victoires doivent donc être mises en perspective : elles ne constituent pas nécessairement le signe d’un renversement durable du rapport de forces, mais relèvent sans doute davantage d’un phénomène conjoncturel que d’un véritable réalignement politique. Les élections de mi-mandat permettront de mesurer si cette dynamique relève d’une évolution durable du rapport de forces ou d’un simple sursaut électoral passager.
Illustration: Piet Mondrian, Composition with Red, Blue and Yellow, 1930, huile sur toile, 45 × 45 cm.
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Notes :
[1] Le terme, issu d’un essai de J. Hacker (professeur à l’Université de Yale) désigne l’ensemble des politiques qui interviennent de façon plus directe sur le marché du travail pour réduire les inégalités de revenus : What is predistribution – World Economic Forum, June 2025.
[2] En 2024, Harris a obtenu 52 % des voix des Américains non-évangéliques sans diplôme universitaire et 64 % des voix des Américains non-évangéliques avec un diplôme universitaire : The 4 working-class votes, Brookings, December 2024
[3] Marta Caminero-Santangelo, The so-called « Latino vote », September 2024