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Dialogue avec Arnaud Bontemps – Le service public comme horizon démocratique

Arnaud Bontemps, ancien élève de l’Ecole nationale d’administration (ENA – aujourd’hui Institut national du service public), est haut fonctionnaire spécialiste des politiques sociales et des finances publiques et fondateur du collectif Nos services publics. Dans son dernier ouvrage, « Service public ou barbarie », il revient sur l’histoire des services publics, sur leur importance dans notre modèle de société, sur les attaques qu’ils subissent, mais aussi sur les perspectives ouvertes par leur développement. En montrant comment la satisfaction des besoins essentiels par les services publics peut libérer chacune et chacun, il esquisse un horizon d’émancipation fondé sur une réappropriation citoyenne de ces derniers.

Institut Avant-garde : Merci Arnaud Bontemps d’avoir accepté de faire cet entretien avec nous. Nous avons pris beaucoup de plaisir à lire votre ouvrage. Commençons peut-être par une question d’introduction. Le titre de votre ouvrage, « Service public ou barbarie », rappelle que derrière le détricotage des services publics se cache un monde du chacun pour soi. Pourquoi avoir choisi des mots aussi forts ? La barbarie est-elle déjà là, ou sommes-nous encore à un moment de bascule ?

Arnaud Bontemps : C’est assez compliqué de savoir, dans le présent, à quel moment tout a basculé, je laisserai ça aux historiens du futur. Je pense, néanmoins, que ce qui se joue aujourd’hui relève d’une tendance lourde. L’offensive qui se déploie en Hongrie, en Italie, en Argentine ou encore aux États-Unis s’attaque profondément à notre modèle de société. Là où nous étions habituellement confrontés à des gouvernements qui s’en prenaient aux services publics pour ouvrir de nouveaux marchés aux entreprises privées, ces gouvernements réactionnaires s’attaquent d’abord à la justice, aux médias, à la recherche, à l’éducation, ou encore aux politiques de lutte contre le changement climatique, principalement pour des raisons de pouvoir, et non pas seulement dans un objectif que l’on pourrait qualifier d’opportunisme économique.  D’ailleurs, les secteurs les plus lucratifs, ou au plus fort potentiel de rentabilité, comme l’éducation ou la protection sociale, ne figurent pas toujours parmi les premières cibles de ces offensives contre les services publics. En revanche, les services publics qui concentrent des enjeux de pouvoir, les infrastructures de la démocratie, sont, eux, systématiquement attaqués en premier.

Pour ces gouvernements, il n’est pas envisageable de prendre le risque de l’indépendance de la recherche, de la séparation du pouvoir judiciaire et de l’exécutif, d’un traitement pluraliste de l’information dans les médias et de leur indépendance, ou même, tout simplement, de l’émancipation de la jeunesse par l’école et l’enseignement supérieur. Ce qui est attaqué, ce sont donc avant tout les capacités de pouvoir collectif que proposent les services publics, celle de contre-pouvoir, en ce qu’ils constituent un bien commun visant à offrir des libertés à toutes et à tous, ainsi que la possibilité d’un gouvernement de la société par elle-même. Ces attaques, d’une violence inouïe, reflètent aussi l’état actuel de la société et, plus généralement, d’un capitalisme qui se heurte à la finitude du monde et qui accentue les logiques de captation, voire de prédation, sur les ressources, quelles qu’elles soient. Le pouvoir politique constitue une ressource comme une autre que ces gouvernements cherchent à s’approprier.

« Ce qui est attaqué, ce sont donc avant tout les capacités de pouvoir collectif que proposent les services publics, celle de contre-pouvoir, en ce qu’ils constituent un bien commun visant à offrir des libertés à toutes et à tous, ainsi que la possibilité d’un gouvernement de la société par elle-même. »

Institut Avant-garde : Vous documentez l’influence croissante du pouvoir privé et de l’argent sur les institutions publiques. Trump et Musk en sont les incarnations les plus visibles, mais le phénomène est bien plus large. Très développé aux États-Unis, devient-il aussi de plus en plus visible en France ? Quelle différence faites-vous entre la stratégie des gouvernements d’extrême droite et celle des gouvernements libéraux vis-à-vis des services publics : arrachent-ils les « mauvaises herbes », pour reprendre votre métaphore, ou se contentent-ils de désherber ?

Arnaud Bontemps : C’est une question compliquée. Je crois qu’on ne peut pas analyser de la même manière les attaques contre les services publics selon qu’elles viennent de gouvernements qui ont pour ambition de détruire la démocratie, ou simplement de gouvernements qui la méprisent. Et en même temps, ce que l’on constate un peu partout dans les “démocraties” – par raccourci et malgré toutes les limites du terme – c’est une porosité croissante entre des familles et des orientations politiques qui étaient, à l’origine, distinctes. Même si la France n’en est pas encore au même point que les États-Unis ou l’Argentine, on observe malgré tout des similitudes dans la manière de mener les politiques publiques. Par exemple, l’un des premiers leviers utilisés, de part et d’autre de l’Atlantique, c’est l’assèchement des ressources des services publics et de la protection sociale, par la baisse des impôts et cotisations, la « mise en faillite » du modèle social.

Quant à l’expression “arracher les mauvaises herbes”, elle ne vient pas de moi : c’est une citation d’Elon Musk qui, dans une interview fleuve début 2025 expliquait sa stratégie vis-à-vis des agences gouvernementales. Fondamentalement, pour lui, couper les mauvaises herbes, c’est encore laisser la possibilité qu’elles repoussent demain. Il faut donc aller « arracher les racines », c’est-à-dire « supprimer des administrations entières », non pas seulement pour empêcher l’alternance, mais pour que, le jour où la société décidera de faire autrement, « elle reparte d’un niveau beaucoup plus bas ». C’est du Elon Musk dans le texte. Et il est assez rare qu’un discours aussi ouvertement violent à l’égard de la possibilité démocratique soit exprimé de manière aussi visible. Il faut bien comprendre ce qui se joue là : ce qu’ils attaquent, ce n’est pas simplement telle ou telle régulation qu’ils voudraient modifier, infléchir ou supprimer ; c’est la possibilité même d’établir des régulations. Parce qu’on le sait, et on l’a constaté y compris en France avec le phénomène d’externalisation : quand on supprime une administration, reconstruire une culture, des compétences, des savoir-faire, c’est extrêmement long et compliqué. Donc, ce qu’ils cherchent, au fond, c’est à être le plus résilients possible face à l’éventualité d’un retour démocratique. Une forme de politique de la terre brûlée.

Une brève histoire des services publics

Institut Avant-garde : Vous battez en brèche le « mythe de l’âge d’or des services publics » : les services publics n’ont jamais vraiment été en paix, leurs agents ont toujours manqué de moyens, les attaques ont été constantes. Est-ce que c’était vraiment « mieux avant » ? 

Arnaud Bontemps : Effectivement, l’histoire des services publics est loin d’une histoire « révolutionnaire » ou par en bas. On en retrouve même les prémices sous la Restauration, ce qui est assez contre-intuitif. C’est la monarchie qui met en place 35 000 bureaux de poste, non pas pour que les citoyens puissent s’envoyer du courrier – puisque la plupart ne savaient ni lire ni écrire – mais pour faciliter les commandes des entreprises. De la même façon, le rail a d’abord été développé pour le transport de marchandises et les déplacements militaires. Même à l’école, le mythe des “hussards noirs” de la République est enjolivé : pour les enfants d’ouvriers, la scolarité ne dépasse guère le certificat d’études et, à 13 ans, on part à l’usine. C’est bien sûr un progrès social, mais, y compris en volume dans la richesse nationale, l’éducation au début du XXe siècle ne représente encore qu’environ 1 % de la richesse produite du pays, ce qui n’a rien à voir avec ce que l’on observe aujourd’hui.

Où en est-on aujourd’hui ? Entre la fin de la Première Guerre mondiale et les années 1980, on observe une grande période de socialisation qui a abouti à quelque chose de massif : quand on met bout à bout la santé, l’éducation, la petite enfance ou le logement, le service public produit environ 25 % de la richesse nationale. Même depuis 1980 et l’amplification des politiques d’austérité, on constate un certain nombre de progrès : sur les quarante dernières années, on est passé d’un jeune sur quatre allant jusqu’au baccalauréat à quatre sur cinq aujourd’hui. Il y a donc bien eu un élargissement des services publics. Mais leur développement s’est fait par sédimentation de décisions collectives, davantage que par un grand projet assumé de remplacement du marché.  

Un dernier élément de réponse, peut-être, à la question de l’âge d’or concerne le travail des agents. Beaucoup d’entre eux ont aujourd’hui le sentiment d’un travail plus pénible, avec moins de temps pour bien faire les choses. Ce que soulignent par exemple les travaux de Lola Zappi sur les travailleurs sociaux dans les années 1930, c’est que ceux-ci disaient déjà, à l’époque, manquer de temps et de crouler sous une bureaucratie étouffante, faite de classements, de reclassements de fiches et de tâches administratives sans fin. Des témoignages, finalement, très actuels : est-ce que c’était vraiment mieux avant ? En revanche, un indicateur aujourd’hui particulièrement inquiétant est la difficulté de recruter. Depuis une dizaine d’années, à mesure que l’attractivité de la fonction publique recule, on voit se développer un phénomène nouveau : la multiplication des postes non pourvus. Dans l’Éducation nationale, par exemple, dans l’académie de Créteil, un poste sur deux n’est plus pourvu depuis plusieurs années aux concours de professeurs des écoles. C’est particulièrement problématique parce que cela enclenche un cercle vicieux : la dégradation des conditions de travail des agents en poste nourrit à son tour la perte d’attractivité, qui aggrave encore davantage le phénomène.

« Quand le service public devient un service public pour les pauvres, il se rétracte ; et à force de se rétracter, il devient un pauvre service public, qui contrôle davantage qu’il n’accompagne, et qui suscite de plus en plus de méfiance. »

Institut Avant-garde : Les coups de rabot successifs sur les services publics entrainent également le développement d’un autre cercle vicieux à travers une marchandisation croissante de ces derniers. Finalement, est-ce que le risque ici ne serait pas de créer une France à deux vitesses : entre ceux qui compensent par le privé, ceux qui savent naviguer dans des bureaucraties complexes, et les autres ? Cette marchandisation se fait, de surcroît, sur deniers publics, dégradant au passage le consentement à l’impôt. N’est-ce pas une spirale délibérément entretenue, et autoalimentée ?

Arnaud Bontemps : C’est très juste. En fait, je décrivais tout à l’heure le décalage croissant entre les besoins de la population en services publics et les moyens qui leur sont alloués : dans ce décalage, ce qui émerge, ce n’est pas un “vide”. C’est un espace croissant, aussitôt occupé par le marché, et cela dans tous les secteurs, y compris les plus inattendus. Prenons un exemple : les caisses d’allocations familiales. Quand la CAF recule, par exemple en fermant des guichets de proximité et d’accompagnement, ou en privilégiant le “flicage” permanent des allocataires elle crée un espace dans lequel s’engouffrent le marché et des entreprises à but pleinement lucratif. Se développent alors des entreprises qui proposent, pour 19,90 euros par mois ou 80 centimes la minute, un accompagnement payant des allocataires dans leurs démarches d’accès aux droits. Au fond, ces services constituent une forme d’impôt privé sur l’accès aux services publics, de taxe sur l’accès aux droits. La santé et l’éducation, sont les domaines où ces dynamiques de privatisation et de marchandisation sont les plus visibles. Par exemple, l’Éducation nationale n’est pas tout à fait l’école pour toutes et tous : on observe une fracture croissante entre les enfants de parents diplômés, qui placent, depuis 20 ans, de plus en plus leurs enfants dans le privé sous contrat, et les autres. À la fin, cette école-là ne fait plus institution commune et perd progressivement le soutien de la population. Cela permet ensuite aux gouvernements de couper plus facilement dans les budgets de l’école publique, parce que beaucoup de parents se disent : ce n’est plus notre école, alors pourquoi la financer ? Même dans la sécurité ou la justice, le marché s’insère peu à peu, à mesure que le service public perd son caractère universel. C’est là qu’on peut parler d’un cercle vicieux : quand le service public devient un service public pour les pauvres, il se rétracte ; et à force de se rétracter, il devient un pauvre service public, qui contrôle davantage qu’il n’accompagne, et qui suscite de plus en plus de méfiance.

Au bout du compte, tout cela conduit à un accroissement des inégalités. Et tout cela est, en partie, financé par de l’argent public. Parce qu’il faut le rappeler : l’école privée sous contrat ou les cliniques privées à but lucratif, reposent majoritairement sur des financements publics. Ces inégalités croissantes d’accès aux services publics, comme les écarts de qualité qui se creusent en leur sein, alimentent un dernier cercle vicieux : celui de la défiance. Car plus les services publics reculent, plus ils nourrissent un sentiment d’abandon, capté notamment par l’extrême droite, qui, à mesure qu’elle progresse dans les institutions, vote à son tour des politiques austéritaires dégradant encore la qualité des services publics et leur accès pour toutes et tous. Et la boucle est bouclée.

Le ver est à l’intérieur du fruit : ce qui se joue dans les coulisses des institutions

Institut Avant-garde : Vous décrivez une administration en apparence dépolitisée, mais profondément orientée idéologiquement au point que les options proposées aux décideurs restent toujours dans le cadre de l’austérité. Les hauts fonctionnaires sont-ils acteurs de ce biais ? Comment sortir de cette obsession pour la baisse de la dépense publique ?

Arnaud Bontemps :  Il existe un cadre de la pensée « autorisée » au sein de la haute fonction publique, dont l’austérité constitue une dimension centrale. Cet éthos, on l’apprend dans nos formations, puis on l’incorpore à mesure que l’on progresse dans la hiérarchie administrative. Passer le concours de l’ENA, c’est apprendre à identifier les contours de la cage de verre à l’intérieur de laquelle va s’exercer notre droit de penser pendant les trente à quarante années professionnelles suivantes.

Une cage de verre, parce qu’on ne sait jamais vraiment où passent ses frontières. On ne nous dit jamais explicitement ce que l’on a le “droit” de penser sur les politiques économiques, ni sur les politiques sociales. En revanche, si on s’en écarte, on nous le fait comprendre : on se cogne aux parois. Il suffit, dans une copie d’économie, d’écrire qu’il faudrait laisser filer la dette ou taxer beaucoup plus fortement les plus aisés, pour que la sanction soit immédiate. Et cela vous passe très vite l’envie de recommencer. Les agents, qu’ils aient passé le concours de l’ENA ou un autre, finissent par incorporer l’idée que, pour progresser, il faut s’en tenir à la ligne autorisée. Ce n’est pas directement sur cette base que l’on sélectionne les fonctionnaires, mais on les sélectionne à condition qu’ils aient identifié cela. Et ce faisant ils comprennent que, pour avancer, il faut continuer à travailler à l’intérieur de ce cadre contraint.

Ce cadre contraint, je crois qu’il se manifeste notamment par une pensée des services publics dans laquelle le “comment” domine le “pourquoi”. On se demande toujours comment simplifier, comment coûter moins cher ; on se demande beaucoup plus rarement à quoi cela sert. Par exemple, on pense l’école à travers le nombre de professeurs ou, quand on est ministre, à travers la tenue d’un budget, plutôt qu’en se demandant à quoi elle sert : permettre aux jeunes de se réaliser, mieux former tout le monde ? Et si c’est vraiment cela, l’objectif de l’école, alors pourquoi met-on en place, à l’entrée de l’enseignement supérieur, des algorithmes de tri qui ferment la porte à une partie de celles et ceux qui veulent se former ?

Institut Avant-garde : Finalement ces grandes lois de simplification, de réduction de la bureaucratie n’ont-elles pas eu l’effet inverse de celui escompté ?

Arnaud Bontemps : Effectivement, et paradoxalement, ces politiques publiques, comme la dématérialisation, qui avaient en apparence pour objectif de faciliter la vie des gens, ont en réalité ajouté des tâches administratives des deux côtés de l’ordinateur : du reporting pour les travailleurs sociaux qui traitent les procédures, et de la charge bureaucratique pour les usagers, qui doivent eux-mêmes les remplir. C’est l’anthropologue états-unien David Graeber qui énonce ce qu’il appelle la « loi d’airain du libéralisme » : toute politique publique qui affiche pour objectif de simplifier la vie ou de réduire la bureaucratie conduit, in fine, à plus de paperasse, plus de temps passé dans la bureaucratie et, ajoute-t-il, à davantage d’agents publics. Cela me semble très juste, même si, au vu de ce que l’on a dit au début sur les politiques menées par les gouvernements austéritaires, j’ai tout de même un doute sur ce dernier point : « plus d’agents ».

À l’inverse de ces politiques de « simplification », je pense qu’il y a une véritable critique de la bureaucratie à mener, au sens premier du terme. La bureaucratie, chez Max Weber, est une notion dépouillée de toute la charge péjorative qu’on lui associe aujourd’hui : une procédure rationnelle, visant à garantir l’égalité, par le formulaire ou par la file d’attente, entre toutes les personnes placées devant une même procédure. C’est aussi une organisation qui opère une relative séparation entre la fonction exercée et la personne qui l’exerce. Poussée à l’extrême, c’est une déshumanisation. Les politiques de numérisation des procédures – qui sont en quelque sorte le paroxysme de cette « simplification » contradictoire – conduisent non seulement à une séparation accrue entre les agents et les usagers, mais aussi à une déshumanisation de l’administration et du service public. Les agents deviennent, de plus en plus, de simples rouages.

C’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait parvenir à inventer si l’on veut construire des services publics capables de penser les besoins, de s’interroger sur leur signification, de les analyser, puis d’y répondre réellement. Pour cela, il est nécessaire de s’appuyer sur le rôle actif des 5,5 millions d’agents publics qui font tourner les transports en commun, les tribunaux ou les hôpitaux. Quand je parle de rôle actif, cela veut dire aussi leur capacité à analyser les besoins avec tout ce qu’ils sont : leur subjectivité, leur personnalité, leur expérience. Finalement, il faut pouvoir se dire que le meilleur travail que l’on puisse faire, c’est celui dans lequel on est pleinement soi-même. Ce n’est pas du tout la logique dominante aujourd’hui, ni celle de la cage de verre, ni celle de la pyramide bureaucratique telle qu’on la connaît. C’est beaucoup plus l’esprit du statut de la fonction publique depuis 1946, qui met au centre la notion de responsabilité. Et je crois qu’il faut renouer avec cette lecture, parce qu’il est très fécond de penser l’action publique à partir de la responsabilité des agents plutôt que de leur obéissance.

« On se demande toujours comment simplifier, comment [les services publics pourraient] coûter moins cher ; on se demande beaucoup plus rarement à quoi [ils] servent. »

Institut Avant-garde : Vous consacrez un chapitre à l’aide sociale à l’enfance, qui concerne aujourd’hui 220 000 enfants placés, en mettant des mots sur les maux de ce service public : des travailleurs sociaux épuisés, une profonde déconnexion entre les décideurs départementaux et les personnes concernées. À partir de ce constat, vous esquissez des pistes sur la gestion démocratique des services publics et, plus largement, sur la décentralisation. Vous appelez à en finir avec la décentralisation telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Comment remettre de la démocratie dans la gestion des services publics ? Et qu’est-ce que cela permettrait concrètement ?

Arnaud Bontemps : Le système de l’aide sociale à l’enfance, c’est un monde parallèle souvent d’une grande violence. Alors c’est sûr que ce n’est pas directement le fait de la décentralisation. Mais le fait de confier aujourd’hui la protection de l’enfance aux départements ajoute à cela une forme de dépossession. Les personnes référentes, les “responsables ASE” qui travaillent au sein des départements, souvent avec une formation d’éducateur, suivent souvent entre 90 et 150 enfants. Cela veut dire qu’elles ont parfois le temps de les voir une fois par an, alors qu’ils ont une parole et un pouvoir sur la vie de ces enfants. Le responsable politique de l’aide sociale à l’enfance, le président du département, est élu par les conseillers départementaux, eux-mêmes élus sur une base cantonale, dans une élection où l’on mêle des enjeux de routes départementales, de gestion du bâti des collèges et de protection de l’enfance. Ici aussi on a une dépossession : par construction, ces élections cantonales ne permettent pas de faire émerger véritablement les questions liées à la protection de l’enfance, ni à l’autonomie, ni à l’accompagnement des allocataires du RSA, alors même que tout cela relève du périmètre des départements.

Quand je dis qu’il faut en finir avec la décentralisation, je veux dire qu’il faut arrêter de considérer que décentraliser, c’est automatiquement démocratiser, ou donner davantage de proximité aux services publics. Parfois, c’est au contraire une forme d’éloignement. Parfois, cela n’ajoute rien à la démocratie, notamment quand les représentants élus ne sont pas réellement identifiés comme responsables des politiques publiques qu’ils sont censés mettre en œuvre. Et c’est précisément le cas en matière de protection de l’enfance. En réalité, on a besoin de réfléchir à nouveau à la manière de donner du pouvoir aux personnes concernées. L’enjeu n’est donc pas de chercher le soi-disant bon échelon pour telle ou telle politique publique, tout simplement parce qu’il n’existe pas de bon ou de mauvais niveau territorial pour gérer la protection de l’enfance, ou d’autres politiques publiques. Ce n’est pas une question qui fait sens. Il faut plutôt se demander quel pouvoir on veut donner, à qui, et selon quelles modalités de représentation.

C’est cela, démocratiser les services publics. On a été, par le passé, beaucoup plus imaginatifs qu’aujourd’hui dans les façons de répartir et de partager le pouvoir. Quelques années après la Révolution de 1789, on crée les jurys d’assises : autrement dit, on tire au sort des citoyens pour juger les crimes les plus graves commis par d’autres citoyens. Il y a du pouvoir, il y a des citoyens : c’est bien une forme démocratique. Autre exemple, plus récent : en 1945, quand on généralise la Sécurité sociale, c’est une autre forme de pouvoir qui s’exerce, cette fois un pouvoir ouvrier. Ce sont des élus issus de listes mutualistes ou syndicales qui gèrent majoritairement les caisses de cette nouvelle Sécurité sociale. Enfin, la décentralisation, au début des années 1980, propose une autre modalité démocratique : on réplique à l’échelle territoriale la démocratie représentative que l’on connaît déjà au niveau national. C’est une possibilité, intéressante, mais une possibilité parmi d’autres.

Je pense qu’on peut, et même qu’on doit, aujourd’hui, à tous les étages, inventer de nouvelles manières de confier, de partager et de donner du pouvoir aux personnes concernées. Parfois, cela peut passer par du tirage au sort, quand cela a du sens. Dans la protection de l’enfance, il faudrait sans doute représenter les éducateurs, les enfants, les associations en charge de cette politique publique. Cela donnerait une méthode de décision et de désignation des représentants bien plus pertinente que celle des électeurs du canton. Mais cela ne peut pas fonctionner partout de la même manière. Prenons l’exemple de la direction générale du Trésor : si l’on parlait de régulation financière, je préférerais sans doute avoir Oxfam face à BNP Paribas, une caméra, puis, à la fin, un vote. Il existe une multitude de façons d’inventer des modalités démocratiques de délibération sur les politiques publiques, à condition de donner un véritable pouvoir à ces lieux de gouvernance et d’y intégrer des personnes réellement concernées par les enjeux en question.

Ce qui vient demain : pour un âge d’or des services publics ?

Institut Avant-garde : Vous plaidez pour un changement dans la manière de percevoir et de gérer les finances publiques. Il faudrait partir des besoins de la population, et non l’inverse. Ce qui logiquement devrait aller de pair vers la conquête de nouveaux droits et de nouvelles institutions pour les garantir. Quels besoins essentiels ne sont aujourd’hui pas couverts et devraient l’être en priorité ?

Arnaud Bontemps : Cela fait presque une heure que l’on parle de service public et que nous n’avons toujours pas réellement défini ce que recouvre ce terme. Et ce n’est pas surprenant, parce qu’aujourd’hui on ne prend plus vraiment le temps d’en dégager une définition.

Sous la Troisième République apparaissent les premières tentatives de définition de ce qu’est un service public, mais qui reposent sur une impasse : on essaye à la fois de définir les services qui seraient publics « par nature », et en même temps ce périmètre a très fortement évolué depuis 1873, où les juristes qualifiaient une usine de tabac de service public. En réalité, le service public, c’est d’abord un choix politique. C’est le choix politique de reconnaître des besoins comme essentiels : la santé, l’éducation ou le logement. Et, puisque ce sont des besoins essentiels, on décide d’en faire des droits accessibles à toutes et à tous ; et, pour cela, on met en place un service public. Comment met-on en place un service public ? D’abord, on socialise des moyens, c’est-à-dire que l’on met en place un pot commun. Ensuite, on sort ces services du marché. La finalité, c’est que la condition d’accès à ce service ne soit plus le paiement d’un prix, mais l’existence d’un droit.

Il n’existe pas de périmètre naturel ou définitivement fixé du service public. Sera considéré comme un besoin essentiel ce que nous déterminerons collectivement comme devant relever d’un droit universel. On pourrait, par exemple, considérer que la santé doit être un droit universel. Dans ce cas, il faudrait alors se demander pourquoi les cliniques privées prennent de plus en plus de place, pourquoi les complémentaires santé taillent des croupières à l’Assurance maladie ou encore pourquoi les médecins libéraux, qui assurent les premiers échelons du soin, sont soumis à si peu de contraintes de service public – par exemple en matière d’installation – alors même qu’ils sont rémunérés par de l’argent public. Donc, même dans des domaines qui nous apparaissent déjà comme des besoins essentiels reconnus par la société, on voit bien qu’il existe encore un immense horizon pour en faire de véritables services publics et garantir réellement l’accès pour toutes et tous.

Pour aller au-delà, je suis convaincu que l’alimentation est, elle aussi, un besoin essentiel. En faire un service public permettrait de résoudre un certain nombre de contradictions majeures dans lesquelles notre système alimentaire et agricole est aujourd’hui enfermé. On peut penser, par exemple, à la bureaucratisation excessive de la PAC, qui contrôle davantage qu’elle ne soutient les agriculteurs. On peut aussi penser à la malbouffe, à l’incapacité de pouvoir manger correctement, ou simplement à sa faim, y compris lorsque l’on est un enfant scolarisé ; à la difficulté d’accéder à des aliments sains, parce qu’ils coûtent trop cher.

À cela s’ajoute, bien sûr, l’urgence de la transition écologique du système agricole, qui ne pourra se faire que si l’on détache ce système des impératifs de rentabilité qui dominent, par construction, l’espace du marché. La transition écologique n’est pas rentable à court terme.  Elle implique une obsolescence plus rapide que prévu d’une partie du capital fixe, ainsi que des investissements supplémentaires dans le capital, la formation ou l’organisation des collectifs de production. Et cela vaut pour l’alimentation, mais aussi pour tous les secteurs dans lesquels l’impératif de bifurcation écologique est le plus fort : l’énergie, le logement ou encore les transports. Pour le dire clairement : la bifurcation écologique nécessitera un transfert massif de richesse et de pouvoir du secteur rentable vers le secteur démocratique, dont le service public constitue aujourd’hui l’un des principaux outils.

« Le service public n’est pas un luxe que l’on pourrait, ou non, se permettre selon ses moyens financiers [...] Face à la barbarie, nous avons sous les yeux une alternative considérable. Et le but de ce livre, c’est d’essayer d’en prendre conscience collectivement. »

Institut Avant-garde : Une question qui vient assez naturellement, lorsqu’on parle des services publics, et plus largement de l’extension des droits, est la suivante : comment financer ces ambitions ?

Arnaud Bontemps : Ce qu’il faut comprendre, et ce dont le débat public peine complètement à saisir, c’est que le service public n’est pas un luxe que l’on pourrait, ou non, se permettre selon ses moyens financiers. C’est un choix dans la manière d’organiser des ressources qui existent déjà. Si l’on socialise le financement de l’alimentation, alors cela pèsera d’autant moins sur le budget individuel de chaque ménage. Les ressources du système agricole existent. Il faudra peut-être en mobiliser un peu plus pour que les agriculteurs vivent mieux, en tout cas, j’y suis favorable, mais, globalement, la PAC finance déjà les deux tiers de leurs revenus. L’enjeu réside donc surtout dans une transformation de ces modes d’organisation.

On comprend encore mieux cet enjeu quand on raisonne à l’envers. S’il n’y avait pas d’école publique, on ne supprimerait pas le besoin d’éducation. Simplement, chaque enfant devrait payer en moyenne 900 euros par mois pour y avoir accès. De la même manière, si l’on supprimait les pompiers, on ne supprimerait pas le besoin d’interventions d’urgence : elles seraient simplement facturées entre 150 euros et plusieurs milliers d’euros, selon la nature de l’intervention.

Finalement, c’est donc d’abord une question de transfert et de mode d’organisation, plus qu’une question de surcroît d’argent qu’il faudrait injecter ici ou là. La ressource rare que l’on doit répartir ici, c’est le travail, parce que c’est lui qui produit les richesses. Fondamentalement, le travail effectué par un enseignant du privé sous contrat est, peu ou prou, le même que celui d’un enseignant du public, et ils sont rémunérés par un financement public dans les deux cas. La différence, c’est que les enseignants du public exercent dans un espace du service public, hors marché : l’accès au service n’est pas conditionné par un prix, en l’occurrence les frais d’inscription, et on ne peut pas y sélectionner ses élèves, ou ses “clients”, comme le fait l’enseignement privé sous contrat.

Néanmoins, un certain nombre de verrous s’exercent toutefois qui constituent un frein à la mise en commun des richesses et à leur sortie du marché. Des verrous juridiques, économiques et matériels, très puissants. Ainsi, il faudra probablement interroger, d’une manière ou d’une autre, la liberté de circulation des capitaux, qui constitue un véritable élément de rapport de force. Il faudra aussi interroger la soutenabilité de la dette publique, peut-être en relevant les cibles d’inflation, puisque c’est ainsi que l’on a résorbé des dettes publiques bien plus élevées, rapportées au PIB, qu’aujourd’hui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il faudra certainement aussi questionner les règles européennes, qui, de fait, limitent la coordination des fiscalités nationales et la mise en place d’impôts européens, etc.

Tout cela constitue un ensemble de verrous face auxquels il faudra construire un rapport de force très important. Et ce rapport de force sera d’autant plus fort que l’on saura pourquoi l’on se bat. Je crois que c’est là toute la force du service public. Et je pense que ce modèle de société, cet idéal, peut embarquer très largement la population. Il embarque déjà une fraction croissante du mouvement social, à travers des revendications positives pour un système à la fois profondément alternatif au capitalisme et au marché, et en même temps parfaitement concret, déjà partiellement là, et qui touche à quelque chose de très intime dans la vie de chacun. Face à la barbarie, nous avons sous les yeux une alternative considérable. Et le but de ce livre, c’est d’essayer d’en prendre conscience collectivement.

Merci, Arnaud Bontemps d’avoir répondu à nos questions !

Arnaud Bontemps est haut fonctionnaire spécialiste des politiques sociales et des finances publiques.

Il a travaillé au contrôle du bon usage de l’argent public, au département de la Seine-Saint-Denis et à l’Assurance maladie. Fondateur du collectif Nos services publics, il en est aujourd’hui co-porte-parole. 

Son dernier ouvrage, « Service public ou barbarie » (Edition la Découverte), est sortie en mars 2026.

Illustration : Fernand Léger, 1919, La Ville (The City), huile sur toile, 231,1 x 298,4 cm, Philadelphia Museum of Art.

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