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Municipales 2026 : ce que les urnes révèlent de la progression de l’extrême droite

Les municipales de 2026 confirment que le RN est désormais un acteur électoral durablement installé, sans pour autant être en mesure de provoquer un basculement général du pouvoir local en sa faveur. Ses résultats traduisent une progression réelle, particulièrement dans certains territoires, mais mettent aussi en lumière les limites persistantes de son implantation municipale. Plus qu’une déferlante, ce premier tour révèle une poussée inégale, sélective et encore freinée par la faiblesse de ses relais locaux. Il souligne également une porosité croissante entre l’électorat de la droite traditionnelle et celui de l’extrême droite. À un an de l’élection présidentielle, ces municipales donnent ainsi à voir une recomposition rapide du paysage politique.

Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 étaient présentées comme un test politique majeur à un an de l’élection présidentielle. Le premier tour a pourtant rappelé une réalité plus sobre : l’intérêt pour le scrutin local demeure limité et tend à s’éroder depuis le début des années 2000. Premier enseignement de ce scrutin, le désamour à l’égard du politique continue de progresser, alors même que les maires restent les élus les plus appréciés des Français. Avec 57,6 % de participation, soit 42,4 % d’abstention, ces municipales enregistrent, hors séquence exceptionnelle de 2020, le niveau d’abstention le plus élevé de la Ve République pour un premier tour municipal[1]. Les électeurs se sont davantage déplacés qu’en 2020, mais sans réel regain d’adhésion.

Au soir du premier tour, un récit commençait déjà à s’imposer : celui d’un RN grand gagnant de ces élections municipales. Pourtant, les résultats ne permettent pas de conclure à une vague. Oui, l’extrême droite progresse dans plusieurs territoires et confirme sa capacité d’ancrage dans certaines zones déjà favorables. Le bloc d’extrême droite remporterait autour de 61 communes, le niveau le plus haut jamais enregistré pour le bloc. Mais cette progression demeure très territorialisée, incomplète et souvent en deçà des attentes dès lors que l’on s’éloigne de ses terres de force. Dans les grandes villes en particulier, la dynamique reste limitée : une part importante des listes RN et d’extrême-droite a été éliminée dès le premier tour, et les difficultés d’implantation locale continuent de peser lourdement sur ses performances.

Surtout, ce premier tour confirme une nouvelle fois la robustesse de la prime au sortant, qui demeure l’un des meilleurs antidotes aux lectures trop strictement nationales du scrutin municipal. A l’issu du premier tour, 88,5 % des maires sortants candidats, soit environ 22 000, ont été réélu[2]. Autrement dit, les municipales continuent d’obéir d’abord à des logiques d’ancrage, de notabilité et de gestion locale. De ce point de vue, 2026 ne marque pas un basculement général du paysage municipal français, mais plutôt la consolidation d’une poussée d’extrême droite encore inégalement convertie en pouvoir local.

Cette note propose donc de prendre ses distances avec les lectures les plus rapides du scrutin. Plus qu’une déferlante, le premier tour dessine une géographie contrastée : quelques points d’appui consolidés, plusieurs ambitions contrariées, et la confirmation que la traduction municipale de la dynamique nationale du RN demeure, à ce stade, partielle, sélective et fortement dépendante des configurations locales. Il s’agit donc de revenir sur le vote RN à ces élections municipales, sur ses bastions, sur son évolution par rapport aux scrutins précédents, ainsi que sur les enseignements que l’on peut en tirer pour les prochaines échéances électorales.

1. Une extrême droite solide dans ses bastions, mais un pari municipal seulement partiellement atteint

Tout d’abord, le Rassemblement national abordait l’échéance municipale avec une ambition affichée, mais en réalité relativement limitée. Sa direction évoquait entre 650 et 750 listes ; de notre côté, à partir des données électorales publiées par le ministère de l’Intérieur et agrégées à l’échelle communale, nous recensons 576 communes dans lesquelles au moins une liste d’extrême droite était présente, dont 425 sous la seule nuance Rassemblement national. L’objectif du parti ne semblait donc pas être une conquête municipale généralisée, mais plutôt la mise en scène d’une progression locale suffisamment visible pour nourrir la séquence présidentielle à venir. Reste que le RN continue de se heurter à un double déficit : un déficit de candidatures, d’abord, et plus encore un déficit de candidatures localement implantées. Dès lors, une question demeure : cette stratégie relevait-elle véritablement d’un choix consistant à concentrer l’effort sur un nombre restreint de territoires, ou traduisait-elle plus simplement la faiblesse persistante de ses relais locaux ? Il est encore trop tôt pour trancher pleinement. Les résultats du premier tour suggèrent néanmoins que le bloc enregistre, dans de nombreux cas, des performances en deçà de ce que ses succès récents aux scrutins nationaux pouvaient laisser entrevoir.

Il serait pour autant excessif d’affirmer que le Rassemblement national a réalisé de mauvais scores lors des municipales de 2026. À l’instar de La France insoumise, le parti d’extrême droite sort plutôt renforcé de ce scrutin. Mais cette progression doit être appréciée avec prudence. Selon les données du ministère de l’Intérieur, le bloc d’extrême droite, regroupant les nuances LRN, LUDR, LEXD et LUXD[3], présentait des candidats dans 577 communes. Dans 75 d’entre elles, il est arrivé en tête au premier tour, principalement dans des communes de taille moyenne. Il a même remporté 23 municipalités dès le premier tour, dont 17 sous la seule nuance Rassemblement national. Dans l’ensemble, et comme le montre le Graphique 1, si le bloc d’extrême droite avait présenté des listes uniques dès le premier tour, il aurait pu conquérir 26 municipalités. Ce même graphique met en évidence une forte concentration des résultats entre 10 % et 30 % des suffrages exprimés, principalement pour les listes RN et UXD. Ces scores restent donc relativement limités au regard du nombre total de communes concernées, mais ils traduisent néanmoins une progression nette par rapport au scrutin municipal de 2020. C’est par exemple, près de 1,6 million de françaises et français qui vivront les sept prochaines années sous une direction d’extrême droite, c’est environ cinq fois plus qu’en 2020.

Graphique 1 – Score du premier tour pour le bloc d’extrême droite (EXD) aux élections municipale 2026

Lecture : Ce graphique présente la distribution des scores obtenus par les listes du bloc d’extrême droite au premier tour des élections municipales de 2026. La tranche la plus représentée est celle des 10 à 20 % des suffrages exprimés, qui regroupe 96 communes. Dans 26 communes, le total cumulé des listes du bloc dépasse 50 % des suffrages exprimés, ce qui aurait théoriquement pu permettre une élection dès le premier tour. En pratique, les divisions internes du bloc ont limité cette conversion électorale : seules 23 communes ont finalement été remportées à ce stade du scrutin.

Sources : Institut Avant-garde. Ministère de l’Intérieur, résultats des élections municipales 1er tour 2026 pour les communes de plus de 3500 habitants.

D’un point de vue géographique, et comme cela a été largement relevé par les commentateurs, les résultats du bloc d’extrême droite demeurent fortement concentrés. Cette géographie électorale souligne à la fois le choix stratégique du RN de présenter un nombre limité de listes, principalement dans ses zones de force, et la persistance d’un ancrage territorial encore restreint. Les listes du bloc d’extrême droite arrivent en tête surtout dans le Sud-Est, en particulier en Provence-Alpes-Côte d’Azur, dans le Vaucluse, où elles enregistrent leurs meilleurs scores moyens, ainsi que dans le Var, mais aussi dans le Nord, notamment dans le Pas-de-Calais.

Tableau 1 – Statistiques descriptives des listes du bloc d’extrême droite par taille de commune (nombre d’inscrits)

Lecture : Dans les communes comptant entre 5 000 et 10 000 inscrits, le bloc d’extrême droite était présent dans 181 cas. Il ne parvient toutefois à arriver en tête à l’issue du premier tour que dans 15,5 % de ces communes, soit 28 d’entre elles. Son score moyen s’y élève à 28,2 %, et il y fait élire 9 maires dès le premier tour.

Sources : Institut Avant-garde. Ministère de l’Intérieur, résultats des élections municipales 1er tour 2026 pour les communes de plus de 3500 habitants.

Lorsqu’on examine plus spécifiquement les résultats par taille de commune, les tendances observées apparaissent peu surprenantes au regard des performances passées de ce bloc lors des élections nationales. Le bloc d’extrême droite est particulièrement fort dans les communes de taille intermédiaire, notamment celles comptant entre 5 000 et 10 000 inscrits, où il atteint en moyenne 28,2 % des suffrages. À l’inverse, il demeure nettement plus faible dans les métropoles et les grandes villes de plus de 50 000 inscrits, où son score moyen s’établit à 15,1 %, à l’exception de quelques grandes villes situées dans ses bastions, comme Perpignan, Marseille, Nice ou Toulon. Dans plusieurs de ces villes, le RN obtient des résultats élevés, mais insuffisants pour espérer l’emporter au second tour. C’est notamment le cas à Dunkerque, Calais ou Toulon, alors même que ces communes figuraient parmi les priorités stratégiques affichées par le parti. Au regard des seuls résultats du premier tour, le bloc d’extrême droite, emmené par le RN, semble donc avoir globalement consolidé ses positions dans les villes de taille intermédiaire où il dispose déjà d’une assise électorale structurelle, comme le montre le tableau 1. Pour autant, dans certains départements explicitement ciblés par le parti et ses alliés, où plus de 30 listes avaient été déposées, les résultats apparaissent plus décevants. Dans les Bouches-du-Rhône, dans le Nord ou encore en Gironde, le bloc d’extrême droite n’arrive en tête que dans 11 %, 9 % et 6 % des communes où il était présent. Ces résultats soulignent les limites persistantes de son ancrage territorial dès lors qu’il s’agit de dépasser ses places fortes ou de convertir une dynamique nationale en implantation municipale durable.

2. L’extrême droite et le RN qui sous-performe largement vis-à-vis des élections législatives

Même si les élections législatives et les élections municipales ne sont pas directement comparables, leur mise en regard permet néanmoins d’éclairer les niveaux relatifs de surperformance ou de sous-performance du bloc d’extrême droite au regard de son potentiel électoral à l’instant T. Si l’on compare, dans les communes où une liste du bloc était présente en 2026 et où un candidat de ce même bloc s’était présenté au premier tour des législatives anticipées de 2024, on obtient les résultats présentés dans le Graphique 2.

Graphique 2 – Évolution du score du bloc d’extrême droite entre les municipales 2026 vs législatives 2024

Lecture : Dans les 574 communes où une liste du bloc d’extrême droite était présente au premier tour des élections municipales de 2026 et où un candidat du même bloc était également en lice au premier tour des élections législatives anticipées de juin 2026, l’écart moyen atteint -16,4 points de pourcentage (ligne orange), contre -15,7 points en médiane.

Sources : Institut Avant-garde. Ministère de l’Intérieur, résultats des élections municipales pour le 1er tour en 2026 et pour le 1er tour des élections législatives anticipées de juin 2024 pour les communes de plus de 3500 habitants.

Le premier enseignement tient à la nette sous-performance, relativement homogène, du bloc d’extrême droite aux municipales par rapport à ses scores au premier tour des législatives de juin 2024. En moyenne, une liste municipale du bloc enregistre un score inférieur d’environ 16 points à celui obtenu par son candidat de référence deux ans plus tôt aux législatives. Cet écart reflète évidemment plusieurs facteurs : des niveaux de participation différenciés, la différence entre un scrutin national et un scrutin local, mais aussi le déficit d’ancrage territorial du bloc dans les élections municipales. Il n’en reste pas moins que l’ampleur de cette sous-performance apparaît significative. Une lecture plus fine met toutefois en évidence une forte hétérogénéité selon les communes. Le Graphique 3 (Panel a) présente ainsi les 20 communes où l’on observe les écarts les plus marqués, à la hausse comme à la baisse, entre le score municipal de 2026 et le score législatif de 2024. Premier constat : les rares cas de surperformance concernent principalement des municipalités déjà détenues par le RN, souvent conquises dès 2014. À Perpignan, par exemple, le bloc gagne environ 10 points par rapport à son potentiel électoral mesuré aux législatives ; à Hénin-Beaumont, la surperformance atteint près de 14 points. Autrement dit, là où le RN bénéficie déjà d’un capital municipal, d’une équipe identifiée et d’un ancrage local consolidé, il parvient à dépasser son niveau électoral national.

Graphique 3 – Sur et sous performance du bloc d’extrême droite entre le 1er tour des élections législatives anticipés de juin 2024 et le 1er tour des élections municipales de mars 2026
Panel (a) – Top 20 des municipalités : sur-performance et sous performance entre 1er tour des élections municipales 2026 vis-à-vis du 1e tour des élections législatives 2024

Lecture : Pour la commune de Perpignan, entre le 1er tour des législatives anticipés de juin 2024 et le 1er tour des élections municipales de mars 2026, le bloc d’extrême droite enregistre une progression de 7,7 points de pourcentage.

Sources : Institut Avant-garde. Ministère de l’Intérieur, résultats des élections municipales pour le 1er tour en 2026 et pour le 1er tour des élections législatives anticipées de juin 2024 pour les communes de plus de 3500 habitants.

Panel (b) – Sur et sous performances des métropoles entre le 1er tour des élections municipales 2026 vis-à-vis du 1er tour des élections législatives 2024

Lecture : Pour la commune de Brest, entre le 1er tour des législatives anticipés de juin 2024 et le 1er tour des élections municipales de mars 2026, le bloc d’extrême droite enregistre un recul de 12,7 points de pourcentage. Pour la commune de Saint-Denis (de la Réunion) le recul est de 13,6 points.

Sources : Institut Avant-garde. Ministère de l’Intérieur, résultats des élections municipales pour le 1er tour en 2026 et pour le 1er tour des élections législatives anticipées de juin 2024 pour les communes de plus de 3500 habitants.

À l’inverse, dans la plupart des métropoles et des grandes villes françaises, le bloc d’extrême droite sous-performe nettement, comme le montre le Graphique 3 (Panel b). Les exceptions demeurent limitées, notamment Nice, Marseille ou encore Perpignan. De manière plus générale, la sous-performance est également très marquée dans de nombreuses communes petites ou intermédiaires. C’est par exemple le cas au Lavandou, où le bloc sous-performe de près de 50 points par rapport à son score aux législatives de 2024. Ce type d’écart souligne, de façon particulièrement nette, la faiblesse de l’implantation locale du bloc d’extrême droite dès lors qu’il ne bénéficie ni d’un sortant, ni d’un ancrage municipal ancien, ni d’une configuration locale très favorable. Au total, le bloc d’extrême droite, et le RN en particulier, peine à convertir, dans le cadre municipal, le potentiel électoral qu’il exprime lors des scrutins nationaux. Cette difficulté tient à la spécificité même de l’élection municipale, où les logiques d’implantation, de notabilité locale et de personnalisation du vote demeurent déterminantes. Elle rappelle aussi que la dynamique électorale de l’extrême droite, bien que réelle à l’échelle nationale, reste encore imparfaitement traduite en pouvoir municipal durable, en particulier dans les communes rurales, les villes petites et moyennes, et plus encore dans les grandes agglomérations[4]. Enfin, cette limite tient aussi aux caractéristiques propres de l’organisation partisane : le RN demeure un parti très vertical[5], faiblement doté en relais locaux par comparaison avec les grands partis de gouvernement, ce qui complique la constitution d’équipes municipales enracinées et capables d’incarner localement, dans la durée, l’offre politique du parti.

3. Une progression nette depuis 2020, mais encore loin d’une pleine conversion du potentiel électoral

Une question simple se pose désormais : le bloc d’extrême droite progresse-t-il par rapport aux dernières élections municipales ? La réponse est clairement positive. Le bloc progresse sensiblement, sous l’effet principalement des performances du RN et de l’UDR. Mais cette dynamique recouvre en réalité des situations contrastées.

Premièrement, le bloc d’extrême droite est présent dans 188 communes supplémentaires par rapport à 2020. À l’inverse, il disparaît de 132 communes où une liste était présente en 2020 mais ne l’est plus en 2026. Cette évolution rappelle que l’extension de la présence électorale du bloc ne suit pas une logique linéaire. Dans certains cas, des listes disparaissent alors même que les scores obtenus en 2020 auraient pu laisser envisager une nouvelle candidature. C’est par exemple le cas à Ille-sur-Têt, dans les Pyrénées-Orientales. Dans le même temps, le bloc améliore nettement son score moyen. Dans les communes où une liste d’extrême droite était présente à la fois en 2020 et en 2026, il progresse d’environ 10 points de pourcentage entre les deux scrutins. Le Graphique 4 met en évidence l’ampleur de cette progression : sur 273 communes où le bloc présentait des candidats aux deux élections municipales, il progresse dans 252 communes, recule dans 19, et reste globalement stable dans 2 d’entre elles, à quelques voix près, comme à Orange, où la défaite de l’ex-FN membre fondateur du parti, au profit du RN a notamment marqué le second tour.

Graphique 4 – Évolution du score du bloc d’extrême droite entre les municipales 2026 vs municipales 2020

Lecture : Ce graphique retrace l’évolution des scores du bloc d’extrême droite entre le premier tour des élections municipales de 2020 et celui de 2026. Les points situés au-dessus de la diagonale en pointillés correspondent aux communes dans lesquelles ce bloc améliore son score d’un scrutin à l’autre ; plus le point s’en éloigne, plus la progression est marquée. À l’inverse, les points situés en dessous de cette diagonale signalent un recul électoral entre les deux échéances. L’analyse porte uniquement sur les communes où une ou plusieurs listes du bloc d’extrême droite étaient présentes lors des deux scrutins.

Sources : Institut Avant-garde. Ministère de l’Intérieur, résultats des élections municipales 1er tour 2020 et 2026 pour les communes de plus de 3500 habitants.

Cette progression appelle toutefois plusieurs questions d’interprétation. Une première piste tient à l’abstention. On sait en effet que le RN bénéficie souvent de ce que l’on qualifie d’abstention différentielle. Le regain de participation observé en 2026 aurait donc pu mécaniquement soutenir le score du bloc. Pourtant, l’examen d’une corrélation simple entre les déciles de variation de participation et la progression du vote d’extrême droite ne fait pas apparaître d’effet particulièrement marqué : le bloc progresse de façon relativement linéaire, quel que soit le niveau de hausse de la participation. Une autre hypothèse consiste à s’interroger sur la porosité des électorats entre blocs politiques. En mobilisant la même méthode descriptive, qui reste toutefois utile pour dégager des tendances, même si elle ne permet pas à elle seule de tirer des conclusions définitives, le Graphique 5 présentent le coefficient de corrélation entre la progression du bloc d’extrême droite entre les élections municipales 2026 vs 2020 et la progression enregistrée par le bloc de droite (LR, DVD, UD, UDI)[6].

Graphique 5 – Corrélation entre variation du score pour le bloc de droite vs variation du score pour le bloc d’extrême droite entre le 1er tour des élections municipales 2020 et 2026

Lecture : Ce graphique met en regard l’évolution des scores des blocs de droite et d’extrême droite entre le premier tour des municipales de 2020 et celui de 2026. Il fait apparaître une relation inverse : dans les communes où le bloc d’extrême droite progresse fortement, le bloc de droite tend, le plus souvent, à reculer nettement. La taille des cercles souligne l’hétérogénéité du nombre d’inscrits entre les municipalités ici considérées. L’analyse porte uniquement sur les communes dans lesquelles les deux blocs présentaient au moins une liste lors des deux scrutins. Afin de garantir la comparabilité des résultats, les têtes de liste dont la nuance politique a changé de bloc entre 2020 et 2026 ont été exclues de l’échantillon.

Sources : Institut Avant-garde. Ministère de l’Intérieur, résultats des élections municipales 1er tour 2020 et 2026 pour les communes de plus de 3500 habitants.

Les résultats font apparaître une forte corrélation négative et statistiquement significative pour le bloc de droite. Autrement dit, le bloc d’extrême droite progresse plus fortement dans les communes où le bloc de droite enregistre ses plus fortes pertes. Ce résultat tend à confirmer que l’électorat d’extrême droite attire, pour l’essentiel, un électorat situé à droite, à rebours de la stratégie discursive du RN consistant à se présenter comme un parti « ni de droite ni de gauche ». Il suggère aussi que l’évolution plus libérale du parti, notamment sur les questions économiques, favorise progressivement une porosité accrue entre l’électorat traditionnel de la droite et celui de l’extrême droite. Élection après élection, cette proximité idéologique et programmatique semble ainsi faciliter les transferts ou les convergences électorales entre ces deux espaces politiques. À l’inverse, pour les blocs du centre et de la gauche nous n’observons que de faibles corrélations, qui plus est non-significatives[7]. Autrement dit, la progression de l’extrême droite semble relativement linéaire, quel que soit la progression de ces blocs entre les deux scrutins.

4. Au lendemain du second tour : progression du RN, stabilisation de la droite et recomposition des droites

Les élections municipales ne sont pas une élection présidentielle, nul ne l’ignore, mais elles constituent le dernier grand rendez-vous électoral avant l’échéance centrale de 2027. Dès lors, que nous dit ce second tour à un an de l’élection la plus structurante de la Ve République ?

Premier enseignement : le RN confirme la lente consolidation de son implantation locale amorcée lors des municipales de 2014. Le parti et ses alliés remportent plusieurs villes importantes, y compris dans des territoires qui ne leur étaient pas historiquement acquis, comme Castres ou Carcassonne, mais aussi Liévin dans le Nord, ou encore Menton, à la frontière italienne, où une forme de front républicain local n’a pas permis d’empêcher sa progression. Au total, le bloc d’extrême droite remporte 38 villes au second tour, auxquelles s’ajoutent les 23 communes gagnées dès le premier tour selon les chiffres du ministère de l’Intérieur dans les communes de plus de 3 500 habitants. Le seul Rassemblement national triple ainsi son nombre d’élus municipaux, avec un total de plus de 3 100 conseillers municipaux, auxquels s’ajoutent environ 300 élus issus d’autres listes d’extrême droite. Cette progression est substantielle, mais elle reste contenue au regard des performances enregistrées par le bloc lors des scrutins nationaux récents. Car, dans le même temps, l’extrême droite échoue dans plusieurs villes stratégiques qu’elle avait explicitement ciblées, notamment Marseille ou Toulon. Dans l’ensemble, le RN et ses alliés progressent, parfois nettement, dans leurs bastions du Nord et du Sud-Est, mais peinent encore à transformer cette dynamique en conquête plus large de nouvelles municipalités. Autrement dit, l’implantation locale progresse, mais elle ne change pas encore d’échelle. Néanmoins, ces scores pourraient permettre au bloc d’extrême droite de pouvoir, pour la première fois, constituer un groupe au Sénat, selon le chercheur Gilles Ivaldi, sans même compter sur des possibles défections de sénateurs LR au profit du Rassemblement National[8].

Un second enseignement du scrutin réside dans le rapprochement croissant entre les électorats de la droite dite républicaine et de l’extrême droite. Le phénomène n’est pas entièrement nouveau. Depuis plusieurs années, on observe en effet un double mouvement : d’un côté, le RN a engagé une forme de libéralisation de son offre programmatique ; de l’autre, plusieurs analystes ont mis en évidence le glissement vers l’extrême droite d’une partie des Républicains[9]. Ces municipales en offrent de nouvelles illustrations concrètes. À Clermont-Ferrand, par exemple, bastion socialiste depuis 1944, la droite LR parvient à ravir la mairie à la gauche unie au second tour. L’analyse des bureaux de vote suggère que la liste RN, pourtant maintenue, recule fortement entre les deux tours, passant de 11,3 % à 3,6 % des suffrages, tandis que le candidat de droite enregistre une partie de ses plus fortes progressions précisément dans les bureaux où le RN baisse le plus nettement[10]. Tout indique donc qu’une part importante de l’électorat RN s’est reportée sur la liste d’union de la droite et du centre (Les Républicains, Renaissance, Horizons et alliés), dans des proportions rarement observées jusqu’ici dans la capitale auvergnate. Ce type d’analyse mériterait d’être prolongé, à mesure que les données détaillées par bureau de vote seront pleinement disponibles. Des cas comme Brest, Nîmes, Nice, Marseille ou Toulon seront particulièrement instructifs pour documenter plus finement les transferts de voix entre les deux tours. Au-delà des seuls comportements électoraux, les discours portés par l’actuelle direction de LR traduisent eux aussi un déplacement du cadre politique. Là où le front républicain a longtemps constitué un réflexe central pour une partie de la droite, semble désormais émerger un front anti-LFI, voire plus largement un front anti-gauche, qui recompose les hiérarchies de rejet et les logiques d’alliance implicite.

Faut-il y voir les prémices d’une union des droites à l’italienne[11] ? La prudence reste de mise. Plusieurs responsables LR continuent de s’opposer à toute stratégie de rapprochement formel avec le RN. Mais les dynamiques observées dans les urnes témoignent d’un brouillage croissant des frontières entre les deux électorats. En ce sens, l’ancien schéma d’un affrontement entre un « bloc central » et ses oppositions ne suffit plus à décrire les recompositions en cours. Ce que donnent à voir ces municipales, c’est moins la persistance d’un front républicain historique contre l’extrême droite que la montée d’une logique de polarisation dans laquelle les barrages se déplacent, se fragilisent et redessinent le paysage politique.

En somme, il est encore trop tôt pour tirer de ces municipales une conclusion définitive. Mais le signal politique, lui, est déjà net : les repères se déplacent. Les vieux barrages se fissurent, les frontières partisanes deviennent plus poreuses et les logiques d’affrontement se redessinent. Plus qu’une simple confirmation des équilibres existants, ce scrutin annonce peut-être une nouvelle phase de la recomposition politique française. La présidentielle de 2027 en sera le véritable test.

Alexis Guillaume

Image : Valley of Aosta : Snowstorm, Avalanche, and Thunderstorm. Joseph Mallord William Turner, 1836, huile sur toile.

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Notes :

[1] Avant 2000, le taux d’abstention observé au premier tour des élections municipales s’établissait en moyenne à 24,6 %, contre 34,2 % sur la période 2000-2019.

[2] Le Monde, « Municipales 2026 : les cinq enseignements du premier tour », 16 mars 2026. Sources : Ministère de l’Intérieur et Répertoire national des élus (RNE).

[3] Les nuances que nous retenons ici au sein du bloc d’extrême droite sont les suivantes : les listes Rassemblement national (LRN), les listes Union des droites républicaines (LUDR), les listes d’extrême droite (LEXD) et les listes d’union de l’extrême droite (LUXD).

[4] Fondation Jean Jaurès, « Le Rassemblement national à la conquête des municipales de 2026 : entre implantation locale et stratégie nationale », 25 février 2026.

[5] Faury, F. et Letourneur, G. (2020). Un culte du chef ? Culture militaire et verticalité organisationnelle au front national. Revue française de science politique, 70(3), 399-420. https://doi.org/10.3917/rfsp.703.0399.

[6] Nous avons également testé ces mêmes corrélations pour les deux autres blocs : le bloc « central » (Renaissance, MoDem, Horizons, divers centre) et le bloc de « gauche » (UG, PS, PCF, Écologistes, LFI, divers gauche).

[7] Pour ces deux blocs (bloc du « centre » et bloc de « gauche »), les taux de corrélations estimées sont respectivement de -0,103 et -0,094 et ne sont pas statistiquement significatifs.

[8] Public Sénat, « Municipales 2026 : le RN a « suffisamment de forces vives pour espérer pouvoir constituer un groupe au Sénat » », 23 mars 2026.

[9] Kaltwasser, C., Dolezal, M., Van Hauwaert, S. M., Heinisch, R., Lucia, D., Hofmann, G. I., … & Zanotti, L. (2024). The transformation of the mainstream right and its impact on (social) democracy. The Foundation for European Progressive Studies (FEPS) European Political Foundation, Brussels, et Ivaldi, G. (2024). Vers une nouvelle poussée de l’extrême droite en Europe ? Le Droit de Vivre691(1), 28-29.

[10] C’est d’ailleurs ce que souligne Mathieu Gallard, directeur de recherche chez IPSOS BVA, dans l’émission « Tout est politique » sur France Info en date du 23 mars 2026.

[11] Donà, A. (2022). The rise of the Radical Right in Italy: the case of Fratelli d’Italia. Journal of Modern Italian Studies27(5), 775-794.

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