Le manque de mobilisation générale pour lutter contre le dérèglement climatique est une énigme.
Alors que collectivement, nous connaissons le problème depuis plus de 50 ans, alors que nous avons créé le problème, et alors qu’il nous menace en tant qu’espèce les efforts mis en place sont largement insuffisants.
Cette énigme se renforce lorsque l’on songe que face à d’autres défis, tels que celui de la couche d’ozone, le passage à l’an 2000 ou encore le Covid, les êtres humains ont su déployer des moyens parfois considérables et réagir avec célérité.
Cette énigme est telle qu’elle oblige à questionner les cadres de pensée établis, et invite à poser de nouvelles hypothèses.
Celle, par exemple, que nos sociétés et leurs représentations mentales fonctionneraient comme le cerveau. Les recherches récentes mettent en avant que celui-ci crée des modèles de représentation du monde en fonction de signaux, et les actualise, ou non.
Prenons l’exemple d’un rat dans un labyrinthe avec un morceau de fromage. Tout d’abord, il erre, ensuite se forge un itinéraire sur la base de l’expérience, puis se dirige mécaniquement. Il s’enferme alors dans ce schéma, très confiant dans son modèle qui est simple, exact et qui correspond à sa motivation, qui est celle de survivre.
L’humanité aurait eu trois “moments fromage”. Le premier serait le moment de l’accès aux ressources naturelles, né de l’agriculture et de la science moderne. Le deuxième serait celui du néolibéralisme, caractérisé par l’accès à des ressources humaines à travers le monde. Le troisième, et certainement le plus caché, serait celui de la modélisation du monde. Cet outil a initialement émergé comme un moyen pour améliorer l’accès aux ressources : en chassant jusqu’à épuisement des animaux, ce qui nécessitait de créer un modèle de leur comportement ; il est désormais devenu notre rapport premier au monde.
Trois moments qui sont autant de moments clefs d’amélioration des conditions de vie des êtres humains. Mais justement, du fait même de leurs succès, ces moments créent une surconfiance conduisant à une rigidification des représentations du monde.
Et, désormais, surgit le défi du dérèglement climatique et de la perte de biodiversité. Malheureusement il y a une inadéquation totale entre ces bulles sociétales et les spécificités du défi posé. Là où il y a une exploitation de la nature, il faudrait une relation acceptant les limites naturelles. Là où l’on recourt aux marchés financiers comme moyen premier de coordination sociétale, il faudrait des mécanismes de coopération. Là où nous modélisons, il faudrait agir.
Ensuite, alors qu’il y a déjà une rigidification du modèle qui nous rend peu disposés à entendre un nouveau signal, celui du climat est faible à l’aune du défi posé.
Enfin, pour la première fois dans l’histoire humaine un frein à l’accès à des ressources se présente à nous, alors même que tous ces modèles de représentation du monde ont été sélectionnés pour y accéder.
Tout cela dit la profondeur d’un défi qui puise aux racines mêmes de l’aventure humaine.
Sommes-nous condamnés ? L’étions-nous en 1940-41 ? Est-ce que la situation d’alors a empêché la création de la Résistance, et parmi les plus grands esprits analytiques tels que Canguilhem, Cavailles ou Jacob de se faire hommes d’action ?
Dans le triptyque États/Entreprises/Société, nous avons essayé la régulation par une taxe carbone devant compenser la plus grande des externalités négatives et entrainer la mobilisation des entreprises. Au cœur de la seconde bulle, nous avons positionné un défi qui porte sur les plus faibles et les prochaines générations, et donc à dimension morale forte, en une question économique.
Reste le troisième pilier, celui de la société. Une réflexion doit se poursuivre sur les objectifs des entreprises et sur les moyens de leur permettre de poursuivre des objectifs de long terme. Et aussi de rechercher un signal qui nous permettrait de mettre à jour nos représentations mentales collectives, afin de réactiver des valeurs morales porteuses de mobilisation et de coordination.
Pour cela, les astronautes rapportent que la vue de la Terre depuis l’espace a profondément transformé leur perception de la planète. Tout d’abord, ils ont perçu la fragilité de la Terre. Or, face au fragile, notre mouvement naturel est de prendre soin de l’autre. Les anthropologues nous disent que c’est notamment du fait de la spécificité des nouveaux nés humains qui naissent prématurés créant une coopération asymétrique, et Levinas d’en faire le fondement de l’éthique humaine. Ensuite, ils ont trouvé la Terre belle, ce qui active le concept de beauté désintéressée, ce qui selon Kant prépare à la morale. Et déjà les Grecs, en rendant la beauté des temples visibles de tous, en faisait un mécanisme de coordination sociale. Enfin, cette vue nous rappelle l’unicité du vivant, et nous renvoie à Spinoza selon qui « nous sommes nature ». En observant la Terre, belle, fragile et vivante, au milieu de l’immensité glaciale et morte de l’espace, l’être humain revient à sa place : nous ne sommes pas au-dessus de la nature, mais en faisons partie.
Certes, il ne s’agit pas d’envoyer 8 milliards de personnes dans l’espace, mais de nous réancrer dans la nature. On pourrait ainsi enseigner à l’école comment certaines plantes émettent des gaz pour prévenir des attaques de prédateurs, les codes de famille des animaux, etc. Il s’agit donc de recréer un lien avec la nature qui ne soit ni exploitation, ni sacralisation, mais sociabilisation, notamment par des droits donnés à la nature.
Et dès lors, la focale peut s’élargir. Comme nous le rappelle Arendt et Polanyi, les fascismes du XXème trouvent des racines dans une perte de lien social au XIXème ayant conduit à une force de rappel avec la recherche de structures sociales englobantes mais destructrices de l’humain. Nul besoin de souligner le parallèle. Dès lors, là où les religions ont créé des mécanismes de coordinations à grande échelle, mais avec une mise en compétition ne permettant pas d’atteindre l’universel, et là où le capitalisme a atteint l’universel, mais au prix d’un individualisme qui efface la morale, le climat pourrait alors être une première valeur universelle de responsabilité.
Dans un monde en voie de fractionnement, le climat ne serait plus alors seulement un immense défi, mais aussi une formidable opportunité de réinventer un lien social à l’échelle de la planète.
Frédéric Samama
Image : NASA Earth Observatory (image préparée par Lauren Dauphin), photographie prise depuis le vaisseau Orion, mission Artemis II, 2 avril 2026. Domaine public.
Frédéric Samama mène une carrière à la croisée de la finance, de la recherche et du bien public. Inventeur des offres d’actionnariat salarié à effet de levier déployées à l’échelle mondiale et pionnier de la finance verte, il a aussi lancé dès 2009, avec Joseph Stiglitz et Patrick Bolton, un centre de recherche dédié au rôle des investisseurs face au changement climatique, initié des innovations telles que les premiers indices bas carbone mainstream et cofondé la première coalition mondiale d’investisseurs engagés sur le climat. Titulaire d’un doctorat en économie et d’un DEA de philosophie, il est l’auteur de The Enigma of Climate Inaction (Routledge), un essai qui mobilise les sciences cognitives, l’économie, l’anthropologie et la philosophie pour éclairer les mécanismes de l’inaction collective face au climat. En 2026, Environmental Finance l’a distingué comme « Personality of the Year ».