Camille Peugny est sociologue, professeur à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et chercheur au laboratoire PRINTEMPS (Professions, Institutions, Temporalités). Dans son dernier ouvrage, « Le triomphe des égoïsmes. Une nouvelle contrainte sociale », il examine les mutations récentes de l’individualisme et montre comment celui-ci s’impose comme une contrainte structurante, pesant à la fois sur les classes moyennes supérieures mais aussi sur les nouveaux et nouvelles prolétaires. Dans cet entretien, nous revenons avec lui sur cette notion d’« égoïsme » comme clé de lecture des recompositions sociales actuelles.
Introduction : L’égoïsme comme clé d’analyse des recompositions sociales
Institut Avant-garde : Merci Camille Peugny d’avoir accepté notre invitation. Pour introduire le débat peut-être commençons pas une question de vocabulaire. Vous faites le choix fort d’employer le terme d’« égoïsme » plutôt que celui, plus classique en sociologie, d’« individualisme ». Pourquoi ce choix ? Qu’est-ce que l’égoïsme permet de dire de plus sur nos sociétés contemporaines, et en quoi constitue-t-il le fil conducteur de votre ouvrage ?
Camille Peugny : Alors effectivement, il n’y a rien d’évident en fait à parler d’égoïsme, qui est un terme qui n’est pas, au départ, élaboré sociologiquement et qui au contraire, véhicule une charge morale assez forte. On peut considérer que les sciences sociales, ou tout du moins la sociologie, décrivent le déploiement de l’individualisme et ses manifestations depuis la naissance de la sociologie moderne. La sociologie de la famille, la sociologie du travail analysent différentes formes d’individualisation. Donc j’aurais pu me contenter d’un énième ouvrage sur l’individualisation croissante de nos sociétés, mais il me semblait que pour décrire les dynamiques en cours dans la société française, il fallait faire un pas supplémentaire.
Mais ce choix n’a rien d’étonnant. C’est aussi une des façons de faire de la sociologie que de prendre un terme qui est chargé de sens moral et de l’élaborer sociologiquement en l’expurgeant de toute connotation morale. Par exemple, loin de moi l’idée de me comparer à Durkheim, mais il fait la même chose avec l’altruisme, qui est aussi, au départ, une notion qui est très connotée moralement. De même, le sociologue américain Robert Merton, dans les années 1930 théorise les effets de la « frustration », qui là aussi relève d’un vocabulaire a forte connotation morale.
Finalement, moi ce qui m’intéressait en tant que sociologue, c’était de montrer que cet égoïsme agit comme une contrainte sociale. C’est d’ailleurs le sous-titre de l’ouvrage auquel je tiens beaucoup, et qui permet de souligner que l’analyse ne se situe pas au niveau des individus mais plutôt au niveau des groupes sociaux et des relations que ces derniers entretiennent entre eux.
Enfin, et surtout, quand on réfléchit aux questions d’individualisme ou d’égoïsme, on tombe évidemment sur Tocqueville, qui, dans son célèbre ouvrage « De la démocratie en Amérique » distingue précisément l’égoïsme et l’individualisme. Finalement chez Tocqueville, l’individualisme, est plutôt chargé d’une signification positive puisque selon lui, l’individualisme grandit avec la démocratie. En tout cas, il apparaît avec la démocratie et grandit à mesure que les conditions s’égalisent. La manière dont il théorise l’individualisme passe par l’image d’individus qui se replient, dit-il, sur leur petite société, c’est à dire leur famille, leurs amis, et qui au contraire, se désengagent ou désinvestissent la grande société. Et moi, mon objection contemporaine quand il s’agit de décrire la société française aujourd’hui, c’est précisément celle-là : à savoir que les attitudes que je qualifie d’égoïstes se déploient en particulier auprès des classes moyennes supérieures qui contribuent à construire et à diffuser des grilles d’analyses qui ont un effet sur la grande société, sur la dynamique des inégalités, et qui ont également des effets électoraux.
C’est pour cette raison que j’ai poussé jusqu’à ce concept d’égoïsme en expliquant qu’il était le fruit d’une contrainte sociale. Avec pour toile de fond : une compétition accrue dans la plupart des domaines de l’existence, à mesure que l’état social se retire.
« Ce qui m’intéressait en tant que sociologue, c’était de montrer que cet égoïsme agit comme une contrainte sociale. [...] l’analyse ne se situe pas au niveau des individus mais au niveau des groupes sociaux et des relations qu’ils entretiennent entre eux. [...] Avec pour toile de fond une compétition accrue dans la plupart des domaines de l’existence, à mesure que l’État social se retire. »
Institut Avant-garde : L’essor de cet « égoïsme » et de ces logiques individualistes n’a-t-il pas contribué à brouiller les rapports de classe, en rendant plus floue l’identification des « dominants » et des « dominés » et, in fine, en affaiblissant l’antagonisme de classe ?
Camille Peugny : La toile de fond idéologique de l’essor de ses comportements que je qualifie d’égoïste, c’est l’adhésion accrue, notamment des classes moyennes supérieures, mais aussi d’une partie des classes populaires, à des grilles de lecture individualisantes. Avec l’idée que finalement les grandes régulations, ou les grands éléments de détermination sociopolitiques qui étaient jadis mobilisés pour expliquer un certain nombre de phénomènes sociaux, sont désormais, au mieux, relégués à l’arrière-plan, et au pire, complètement invisibilisés au profit d’explications beaucoup plus individualisantes.
Schématiquement, on va considérer que les individus méritent leur sort, qu’ils sont les auteurs de leurs parcours et que donc, celles et ceux qui ont gagné la compétition scolaire, par exemple, ont mérité leur victoire, tandis que celles et ceux qui l’ont perdue peuvent être tenus pour responsables de leur parcours. On voit bien comment ce type de raisonnement affaiblit le sentiment d’appartenance ou d’identité collective, sans même oser parler de conscience de classe. À cela s’ajoute une intensification de la concurrence, non seulement entre groupes sociaux, mais aussi à l’intérieur même de ces groupes, entre individus soumis à des verdicts scolaires et professionnels toujours plus décisifs. À mesure que ces évaluations deviennent centrales dans la distribution des positions sociales, elles contribuent à dissoudre les solidarités potentielles et à affaiblir l’identification à un groupe ou à une classe sociale.
Sans compter que ce qui constituait auparavant l’identification à une classe sociale, c’était le travail, qui, comme je le décris dans le livre est lui-même traversé par un mouvement d’individualisation des relations de travail. Par exemple, parmi les classes populaires, les emplois qui se diffusent le plus sont des emplois sans collectif de travail, ou avec des collectifs de travail très ténus. Cela rend évidemment plus difficile la mobilisation collective, et plus généralement une forme de socialisation politique qui est longtemps passé par les collectifs de travail.
La lutte pour les places : école, méritocratie et l’illusion de la mobilité sociale
Institut Avant-garde : À partir de cette grille de lecture, vous interrogez frontalement l’idée de méritocratie notamment au sein de l’institution scolaire. Pour commencer simplement : l’école permet-elle encore aujourd’hui une réelle mobilité sociale ? Ou n’est-elle qu’une mise en scène de l’égalité des chances ?
Camille Peugny : Il faut répondre de manière nuancée. Oui, l’école permet la mobilité sociale. Mais si l’on regarde les régularités statistiques sur longue période, ce qui domine reste la reproduction des inégalités. Il y a là une forme de paradoxe. Dans nos sociétés, c’est l’école qui délivre les diplômes censés conditionner l’insertion professionnelle et les différents emplois occupés. Or, si l’école s’est considérablement massifiée, la mobilité sociale, elle, n’a pas progressé, à minima, dans des proportions comparables. C’est toute la distinction entre massification et démocratisation scolaire.
La massification scolaire a considérablement transformé la société française, puisqu’il y a 60 ans, on était encore avec des classes d’âge ou des générations, qui, pour la moitié des individus nés en 1950 par exemple, n’entraient pas dans l’enseignement secondaire. Aujourd’hui on est dans une société dans laquelle on a désormais 3 millions d’étudiants et parmi eux presque 30 % d’enfants issus des classes populaires. Donc la massification scolaire a transformé considérablement la société française, mais elle ne s’est pas traduite par une démocratisation proportionnelle. Plus spécifiquement, à mesure que le système éducatif s’est ouvert, il s’est filiarisé et s’est rapproché de ce que l’on peut appeler la « démocratisation ségrégative » pour reprendre les mots du sociologue Pierre Merle. Ce qui a produit des inégalités qualitatives liées au type de diplôme obtenu : on ne peut plus analyser les inégalités scolaires uniquement à l’aune du niveau de diplôme, il faut aller voir plus finement dans les différents types de diplômes. C’est ce qui explique que la mobilité sociale n’ait pas progressé avec l’intensité à laquelle on aurait pu s’attendre.
Maintenant est-ce que l’école crée de la mobilité sociale ? Oui. Chaque année il y a des centaines de milliers d’enfants, d’élèves ou d’étudiants qui vont obtenir des diplômes qui vont leur permettre de connaître une promotion sociale. Mais malgré tout, ils sont moins nombreux que celles et ceux qui vont connaître des formes d’immobilité sociale, le chiffre qu’on peut garder en tête, si on prend les enfants d’ouvriers, et qu’on regarde ce qu’ils sont devenus cinq à huit ans après la fin de leurs études, deux tiers d’entre eux exercent un emploi d’ouvriers ou d’employés, donc un emploi subalterne, et un tiers d’entre eux ont connu une forme de promotion sociale. À chacun la liberté de voir le verre au tiers rempli ou aux deux tiers vide. Le point central reste que la régularité statistique demeure celle de la reproduction des inégalités, même si une minorité non négligeable d’individus accède effectivement à une mobilité ascendante, notamment par l’école.
« Oui, l’école permet la mobilité sociale. Mais si l’on regarde les régularités statistiques sur longue période, ce qui domine reste la reproduction des inégalités. [...] la massification scolaire a transformé considérablement la société française, mais elle ne s'est pas traduite par une démocratisation proportionnelle. Plus spécifiquement, à mesure que le système éducatif s'est ouvert, il s'est filiarisé [...]. »
Institut Avant-garde : L’école n’est pas isolée : elle s’inscrit dans un ensemble plus large d’évolutions institutionnelles. Par exemple, la fonction publique a longtemps joué un rôle central d’ascenseur social. Son recul relatif dans l’emploi total, lié directement à l’effacement de l’État social, a-t-il contribué à figer une mobilité sociale déjà affaiblie ?
Camille Peugny : Absolument, la fonction publique a longtemps constitué une voie de promotion sociale particulière pour les enfants des classes populaires, et singulièrement les jeunes femmes d’origine populaire, notamment par l’accès aux emplois de l’enseignement primaire ou secondaire. Ce sont les travaux réalisés au début des années 2000 par Sibylle Gollac ou encore par Cédric Hugrée qui ont mis en évidence le fait qu’au début des années 2000, la fonction publique continuait à constituer une voie de promotion sociale particulière pour ces enfants des classes populaires. Les auteurs montrent, par exemple, que lorsqu’on était, à diplôme égal, issu des classes populaires, on devenait par exemple plus fréquemment cadre dans la fonction publique que dans le secteur privé.
En actualisant leurs travaux, ce que je montre dans cet ouvrage, c’est que cette dynamique existe toujours aujourd’hui. À diplôme égal, les enfants des classes populaires connaissent des carrières plus ascendantes dans la fonction publique que dans le secteur privé. Pour autant, ce que vous dites est très juste : le périmètre de l’emploi public parmi les moins de 30 ans ou les moins de 35 ans a diminué de plusieurs points entre les générations qui avaient 30 ans au début des années 2000 (ou a fortiori au début des années 80) et aujourd’hui. La baisse du volume d’emplois disponibles ou de la part de l’emploi dans la fonction publique, sans même parler de la diminution du statut de fonctionnaire et le développement des contractuels, se traduit mécaniquement par une diminution des perspectives de promotion sociale pour les enfants des classes populaires par l’emploi public. L’emploi public qui, par ailleurs, en période de crise devient une forme de voie de protection pour les enfants des classes moyennes et des classes supérieures. Par exemple, les travaux d’Éric Maurin ont bien montré que la récession de 1993 se traduit par un attrait accru pour la fonction publique, parmi les enfants des classes moyennes et des classes supérieures, qui deviennent en quelque sorte des concurrents pour les enfants des classes populaires.
Classes moyennes supérieures : un virage idéologique
Institut Avant-garde : Ces transformations éducatives et institutionnelles ont des effets politiques très visibles, notamment sur les classes moyennes supérieures. L’un des apports majeurs de votre livre est de documenter la « droitisation » des classes moyennes supérieures. Vous montrez, par exemple, que ces groupes ont une perception assez juste du niveau et de la progression des inégalités, sans que cela ne se traduise par une demande accrue d’intervention publique. Comment comprendre ce paradoxe ?
Camille Peugny : Ce qui m’intéressait dans l’ouvrage, c’était d’analyser l’économie morale des classes moyennes supérieures, et de fait, la première surprise, c’est que parmi les cadres – du public comme du privé – il n’y a effectivement aucun déni des inégalités. Quand on les interroge sur l’évolution des inégalités au cours des dernières années (à partir des données issues, pour chaque année, du baromètre d’opinion de la DREES depuis 2000), bon an mal an, on a entre 70 et 80 % des cadres qui considèrent que les inégalités ont fortement augmenté au cours des années précédentes et qu’elles vont continuer à le faire au cours des années qui viennent.
Donc il n’y a aucun déni des inégalités. En revanche, effectivement, quand on s’intéresse à leurs attitudes à l’égard de la redistribution, à l’égard de l’État-providence, du coût de la protection sociale, on s’aperçoit qu’on a une montée des attitudes qui sont plutôt caractéristiques d’une adhésion aux valeurs de ce que j’appelle le « processus de néo-libéralisation », à savoir la responsabilité individuelle, la concurrence individuelle et surtout le mérite individuel. C’est ça qui change beaucoup dans l’univers idéologique des classes moyennes supérieures depuis 30 ans, c’est le recours accru au mérite pour expliquer les inégalités.
Au début des années 2000, la majorité des cadres interrogés par la DREES évoquaient le hasard de la naissance ou le hasard des circonstances pour expliquer les inégalités. Désormais, une majorité des cadres mentionne le mérite, les inégalités seraient réduites à des différences de mérite individuel. Et c’est une illustration de cette montée des explications individualisantes dont je parlais tout à l’heure, chacun est responsable de son parcours. Chacun mérite son sort et on voit par ailleurs que parmi ces classes moyennes supérieures, on a, sur des périodes relativement courtes, une augmentation de 15 ou 20 points de la part des individus qui considèrent que la protection sociale coûte trop cher, que l’État intervient trop dans l’économie, qu’on en fait trop pour les plus démunis.
Alors, ça ne veut pas dire que l’ensemble des classes moyennes supérieures est gagné aux idées les plus brutales du néolibéralisme économique. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir qu’une augmentation de 15 ou 20 points sur une période relativement courte produit des dynamiques idéologiques et, in fine, des effets électoraux. D’autant plus que ce sont ces groupes sociaux qui votent plus que les autres avec un poids dans la décision électorale plus important que leur poids dans la population. Dès lors, si on assimile à la droite de l’échiquier politique des attitudes qui font plutôt appel à la responsabilité individuelle et au mérite, il y a une sorte de droitisation de ces classes supérieures qui n’apparaît pas quand on regarde uniquement leurs opinions sur les questions de société, mais qui apparaît avec plus de force quand on s’intéresse au dur des attitudes à l’égard de l’économie. Cela tranche assez nettement avec ce qu’on observait parmi ces mêmes classes moyennes supérieures il y a 40 ans, où on documentait plutôt, du côté de la science politique, un « virage à gauche » de ces classes moyennes supérieures.
« Dès lors, si on assimile à la droite de l'échiquier politique des attitudes qui font plutôt appel à la responsabilité individuelle et au mérite, il y a une sorte de droitisation de ces classes supérieures qui n'apparaît pas quand on regarde uniquement leurs opinions sur les questions de société, mais qui apparaît avec plus de force quand on s'intéresse au dur des attitudes à l'égard de l'économie. »
Institut Avant-garde : Comme vous le montrez ces discours sur le mérite et la responsabilité individuelle progressent fortement dans ces catégories. S’agit-il d’une simple adhésion idéologique ou d’une justification a posteriori de positions sociales de plus en plus héritées ?
Camille Peugny : En tout cas ce qui est certain, c’est que cette adhésion accrue au principe du néolibéralisme économique, elle peut s’expliquer sociologiquement.
D’abord, on peut documenter assez facilement en regardant les données des enquêtes emploi par exemple depuis début des années 80, une forme d’embourgeoisement relatif de ces classes moyennes supérieures. Elles sont plus fréquemment issues de ces mêmes classes aujourd’hui qu’il y a 40 ans où elles étaient beaucoup plus fréquemment issues des classes populaires. Donc les politistes de l’époque documentaient le fait que, issues des classes populaires, elles gardaient une forme d’adhésion à ce qu’on appelait alors les valeurs traditionnelles de la gauche. Aujourd’hui, le souvenir du mouvement ouvrier et de ces valeurs caractéristiques s’éloigne à mesure que ces classes s’embourgeoisent.
Par ailleurs, les conditions dans lesquelles ces salariés moyens supérieurs sont formés se sont transformées. Les écoles de commerce, les écoles de gestion, de management, promeuvent ces modèles managériaux, entrepreneuriaux et ces lectures individualisantes. Et puis le monde du travail s’individualise de plus en plus : rémunération à la performance, individualisation de la relation de travail, coaching, le fait de devoir – quand on est salarié qualifié – devenir « entrepreneur de sa propre carrière », etc. C’est ce que ma collègue Scarlett Salman appelle le « capitalisme du moi », c’est à la fois le symptôme et la conséquence de la montée de ces comportements que je qualifie d’égoïstes.
Et puis effectivement, à mesure que ces avantages en termes de diplôme, en termes de revenus, en termes de patrimoine sont hérités plutôt que conquis, il y a une montée assez paradoxale de ces grilles de lecture individualisantes. Par exemple, une sociologue américaine dont je cite les travaux qui s’appelle Rachel Sherman, a travaillé sur les millionnaires new-yorkais, donc on n’est pas vraiment parmi les classes moyennes supérieures, on est parmi les très riches vraiment. Mais il y a l’idée que plus on hérite, plus il faut se montrer comme une élite méritante, travailleuse et laborieuse, qui est capable de vivre avec des aspirations somme toute modestes, raisonnables : une forme de moyennisation des élites économiques. Moi ce que je montre, c’est que parmi les classes moyennes supérieures en France, il y a aussi ce besoin de se décrire comme étant des classes moyennes supérieures méritantes, travailleuses. Qui ont, certes, hérité de leurs parents, que ce soit de leurs diplômes ou de leurs revenus et bien souvent des deux, mais qui se montrent comme d’autant plus dignes de cet héritage en l’utilisant de manière relativement raisonnable et en étant perçues comme particulièrement laborieuses.
Précarisation et fragmentation du salariat : l’individualisme contraint des classes populaires
Institut Avant-garde : À l’autre extrémité de la structure sociale, l’« égoïsme » ne produit pas les mêmes effets, mais est tout aussi contraignant. Vous parlez de “nouveaux et de nouvelles prolétaires” dans une économie tertiarisée et vous employez une formule « entrepreneurs de leur propre précarité » qui est particulièrement marquante. Que dit-elle du rapport au travail contemporain, entre injonction à l’autonomie, faible progression des carrières et compétition de tous contre tous ?
Camille Peugny : Vaste question !
Cela fait longtemps que la sociologie, et plus globalement l’ensemble des sciences sociales, a décrit le passage d’une classe ouvrière un peu idéalisée – celle des grandes usines, des collectifs structurés, des solidarités fortes – vers des classes populaires largement tertiarisées. Or, dans le bas de la structure des emplois, ceux qui progressent le plus aujourd’hui sont souvent des emplois où les collectifs de travail sont très fragiles, quand ils ne sont pas tout simplement inexistants. On peut penser au secteur des services à la personne, dont les effectifs ont fortement augmenté depuis la loi Borloo notamment. Les assistantes maternelles, les gardiennes d’enfants, les aides à domicile, les femmes de ménage sont des femmes qui très souvent travaillent seules, loin de tout collectif de travail. Du côté des hommes, on retrouve des emplois similaires : agents de sécurité, vigiles, chauffeurs-livreurs, salariés des entrepôts logistiques (par exemple en Seine-et-Marne) où les collectifs sont faibles et morcelés. Si on ajoute à ça des dynamiques plus générales de l’emploi observables dans certains secteurs comme l’allongement des chaînes de sous-traitance, l’incitation à l’auto-entrepreneuriat, l’ubérisation d’une partie de l’économie, on voit bien comment ces dynamiques se cumulent pour produire de l’isolement au travail, ou du moins pour fragiliser durablement les collectifs.
C’est pour cela que je parle, en reprenant les termes de Robert Castel, d’un « individualisme contraint » ou d’un « individualisme par défaut » dans les classes populaires. Si l’on caricature un peu la comparaison, il y a cinquante ans une femme des classes populaires qui travaillait était fréquemment ouvrière dans une usine de grande taille, insérée dans un collectif stable. Aujourd’hui, son équivalente, ce serait plutôt une femme comme j’en ai rencontré sur le terrain, qui va alterner des périodes d’emploi et des périodes de chômage, des emplois caractéristiques du salariat peu qualifié féminin : aide à domicile pendant trois ans, puis 18 mois au chômage, puis qui va reprendre un contrat d’ATSEM dans une école maternelle pendant deux ans, puis qui ensuite va travailler de manière informelle sans être vraiment déclarés pendant trois ans, etc.
Ce sont des trajectoires discontinues, au cours desquelles ces femmes sont presque incitées à devenir les « auto-entrepreneures de leur propre précarité ». J’ai rencontré, par exemple, des femmes de ménage qui vont travailler trois ans, puis qui vont ensuite arrêter de travailler six mois parce qu’elles ont obtenu des droits au chômage et qu’elles vont les utiliser pour se reposer, pour pouvoir profiter de leur famille ou encore pour trouver un autre emploi. Vu d’en haut, on va considérer que c’est de l’assistanat, que ce sont des personnes qui ne recherchent pas vraiment du travail. Moi, j’y vois plutôt une forme minimale d’auto-assurance face à cette précarité généralisée qui détourne finalement ces individus du collectif, qui vont utiliser ces derniers filets de l’État social pour tenter de tenir, individuellement. Le problème, c’est que ces parcours finissent souvent par se retourner contre elles : à l’approche de la retraite, avec des carrières hachées, elles se retrouvent avec des pensions proches du minimum vieillesse.
Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas des formes d’égoïsme, au sens où je l’entends, c’est-à-dire privilégier son intérêt au détriment d’individus encore plus mal lotis. On pourrait d’ailleurs analyser sous cet angle certaines attitudes hostiles aux immigrés ou à la redistribution. Mais, de manière générale, dans les classes populaires, il me semble qu’on observe surtout un individualisme « par défaut ».
« Dans le bas de la structure des emplois, ceux qui progressent le plus aujourd’hui sont souvent des emplois où les collectifs de travail sont très fragiles, quand ils ne sont pas tout simplement inexistants […] Ces dynamiques se cumulent pour produire de l’isolement au travail […] C’est pour cela que je parle […] d’un “individualisme contraint” ou d’un “individualisme par défaut” dans les classes populaires. »
Institut Avant-garde : Ce nouveau prolétariat a été pendant la crise de la covid au centre des débats, on se souvient de la citation du chef de l’État : « Il nous faudra nous rappeler aussi que notre pays, aujourd’hui, tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal ». Pourquoi, alors que ce constat semblait partagé dans l’ensemble de la société, et à rebours de l’égoïsme ambiant, tout cela ne s’est-il pas soldé par des politiques publiques plus ambitieuses (et in fine par une plus forte régulation collective) ?
Camille Peugny : C’est une question très difficile, surtout pour un sociologue.
Une manière d’y répondre, malgré tout, consiste à dire que cela conforte plutôt ma thèse de l’égoïsme comme contrainte sociale. On peut avoir collectivement conscience des inégalités, du caractère profondément inéquitable de la répartition des richesses, du rôle central joué par les travailleurs de la première ou de la deuxième ligne. Mais dès que le cours ordinaire de la vie sociale reprend, la société se réinstalle dans ses principes habituels.
Ce que certains décrivent comme un processus de néo-libéralisation fonctionne un peu comme une dynamique qui embarque tout sur son passage. Le fonctionnement « normal » de la société devient alors celui d’un système dont l’objectif premier est de garantir un climat favorable aux affaires et à la compétitivité économique. C’est-à-dire que finalement le néolibéralisme tel qu’il se déploie aujourd’hui, y compris en France maintenant, ce n’est pas un courant de pensée qui en appelle à la suppression de l’État ou à la disparition de l’État. Mais plutôt à une forme d’État qui se doit d’assurer un climat favorable aux affaires avec un filet de protection minimal, typiquement le RSA, qui fonctionne, par ailleurs, très bien avec ce processus de néo-libéralisation.
On peut donc dire que l’on a une société qui s’est, en quelque sorte, emballée et qui évite d’affronter frontalement certaines questions, pourtant centrales, comme les conditions de travail et la rémunération des salariés de la première ligne. S’interroger, par exemple, sur le salaire des caissières que l’on a largement salué pendant la pandémie, c’est rapidement buter sur la question de la répartition de la valeur au sein de l’entreprise, autrement dit sur la redistribution des richesses produites.
De la même façon, tout le monde invoque l’égalité des chances à l’école. Pourtant, on sait, car c’est documenté depuis longtemps, qu’un élève scolarisé en Seine-Saint-Denis cumule en moyenne l’équivalent d’une année de classe en moins sur l’ensemble de sa scolarité primaire et secondaire qu’un élève scolarisé de l’autre côté du périphérique. Pourquoi ne fait-on rien à la hauteur de ce constat ? Ce n’est pas à moi de trancher cette question. Mon travail consiste surtout à montrer les mécanismes à l’œuvre.
Entre égoïsme et dignité : quels horizons pour le collectif ?
Institut Avant-garde : Vous concluez en montrant que l’égoïsme agit comme une nouvelle contrainte sociale, produisant à la fois des « individus par excès » et des « individus par défaut ». Comment passer de ce diagnostic sociologique à un projet politique / des réponses concrètes ? Dans une société structurée par la compétition généralisée, est-il encore possible de reconstruire un idéal fondé sur le collectif, les services publics et la dignité ?
Camille Peugny : Dans un premier temps, « individu par excès » ou « individu par défaut », c’est un couple que je reprends à Robert Castel, qui, par « individualisme par défaut », décrit les formes d’autoassurance individuelle parmi les classes populaires que l’on vient de décrire, et qui par « individualisme par excès » décrit plutôt des formes d’hypertrophie du moi qu’on observerait plutôt chez les classes moyennes supérieures, lesquelles mobiliseraient l’ensemble de leurs ressources pour maintenir leurs avantages, voir, pour les accroître. C’est finalement, non pas un égoïsme, mais des égoïsmes et individualismes que l’on peut voir émerger à différents endroits de la structure sociale et qui obéissent à des logiques différentes. En sommes, on voit bien comment l’égoïsme, dans mon acception, s’analyse assez correctement pour les classes moyennes supérieures, et pourquoi on est plutôt encore avec de l’individualisme, fût-il par défaut, pour les classes populaires.
Alors effectivement maintenant quoi faire ? D’abord, je crois que cet égoïsme produit beaucoup de souffrance, y compris chez celles et ceux qui, à un moment, en défendent les principes. Je pense par exemple aux cadres en situation de burn-out : ils peuvent adhérer pleinement à la logique de concurrence, la mettre en œuvre au début de leur carrière, puis se retrouver à leur tour broyés, digérés, et finalement éjectés par cette même société du tous contre tous.
Et là encore, la réponse dominante au burn-out, c’est le « développement personnel ». Si je schématise : on invite les individus à se « retrouver », à se « recentrer sur son moi profond ». Autrement dit, on reste dans une forme d’hypertrophie du moi. On ne sort pas vraiment de l’impasse du chacun pour soi. Il faut pourtant partir des insatisfactions, des frustrations et des souffrances qui existent. Car il y a, sous les radars, de véritables attentes de collectifs, de solidarité, de services publics. La conflictualité au travail est bien présente ; simplement, elle ne prend plus nécessairement la forme de grands rituels de manifestation hebdomadaire. Elle est plus diffuse, moins visible. Cela signifie qu’il existe un terrain sur lequel un discours alternatif peut s’appuyer.
Et ce que je propose effectivement dans la conclusion du livre, c’est d’essayer de partir des revendications qui s’expriment au sein de la société française et que je propose de lire à l’aune, certes assez classique, de demande de dignité. Le concept de dignité est intéressant, parce qu’il permet de faire le pont entre l’individuel et le collectif. Je pense que c’est en se sentant respecté, et donc digne, qu’on peut se sentir membre d’un collectif que l’on va percevoir ou ressentir comme étant « protecteur ». On oppose souvent de manière un peu caricaturale des revendications de deux types dans la société française et dans les sociétés occidentales : des revendications qui seraient des revendications économiques et sociales classiques (les salaires, le travail) ; et puis des revendications qui seraient plus culturelles ou « de sociétés ». Et il me semble que pour la gauche, il y a un enjeu majeur qui est de reconstruire un récit qui permet d’articuler ces différentes demandes.
À mon sens, ce sont des demandes de dignité. En tout cas, c’est un moyen de les articuler. Les femmes qui réclament de pouvoir circuler sans être harcelées, les personnes racisées qui refusent des contrôles policiers répétés, la femme de ménage qui demande à être correctement rémunérée : toutes formulent, chacune à leur manière, une exigence de dignité. Donc finalement c’est une piste assez banale pour la gauche puisque la dignité fait partie des conditions mêmes d’une vie décente. Mais je pense qu’il faut essayer d’articuler un discours qui permette de synthétiser ces différentes demandes pour leur proposer un débouché.
Merci beaucoup, Camille Peugny, d’avoir répondu à nos questions !
Camille Peugny est sociologue, professeur à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et chercheur au laboratoire PRINTEMPS (Professions, Institutions, Temporalités).
Spécialiste des dynamiques de déclassement, de reproduction sociale (notamment à travers l’institution scolaire) et des inégalités en France, il analyse depuis plusieurs années les transformations des trajectoires sociales contemporaines.
Son dernier ouvrage, « Le triomphe des égoïsmes. Une nouvelle contrainte sociale » (Presses universitaires de France), est sorti en janvier 2026.
Illustration : Vilhelm Hammershøi, Interior from the Home of the Artist, 1901, Galerie nationale de Finlande.
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