Par 17h25 Bibliothèque

Le coût d’un avenir possible : évaluer la dette climatique ex ante

Quel montant d’investissement est nécessaire pour que les pays respectent leur budget carbone [1] ? 50 % du PIB pour l’Union européenne (UE) et 37 % du PIB pour la France, concluent Gueret et al. (2018) dans leur papier « Une évaluation exploratoire de la dette climatique ». Nous vous expliquons ici comment les auteurs arrivent à ces résultats, et nous proposons des pistes pour améliorer la faisabilité politique et l’applicabilité de leurs conclusions.

Les auteurs définissent la dette climatique comme « le montant d’argent nécessaire à investir ou à payer par les pays pour qu’ils ne dépassent pas leur budget carbone ». Dans les différentes catégories d’applications de la dette climatique esquissées dans notre étude « La dette climatique, une première ébauche de définition », le travail de Gueret et al. se situe du côté des approximations ex ante des efforts d’investissement qui devront être faits afin de respecter un certain budget d’émissions.

Pour quantifier cette dette, les auteurs suivent une méthodologie en deux étapes :

(1) Calculer un budget carbone par pays

Tout d’abord, Gueret et al. remarquent que le réchauffement climatique est presque linéairement lié aux émissions cumulatives de dioxyde de carbone. Puisque les émissions ainsi que les conséquences néfastes d’une augmentation de la température ne s’arrêtent pas aux frontières des pays, un budget carbone global peut être défini comme « les émissions nettes cumulatives mondiales anthropogéniques de CO2 depuis la période préindustrielle jusqu’au moment où les émissions anthropogéniques de CO2 atteignent zéro émission nette, qui résulteraient, avec une certaine probabilité, à limiter le réchauffement climatique à un niveau donné ». Selon le GIEC, le budget restant pour limiter le réchauffement climatique à +2 °C avec une probabilité de 67 % était de 1 320 GtCO2 en 2018, lorsque l’article a été rédigé.

Répartir le budget carbone global restant entre les pays est une question hautement normative. De nombreuses variables telles que la taille de la population, les émissions actuelles ou la responsabilité historique peuvent jouer un rôle. Les auteurs optent pour une approche mixte. D’abord, ils suivent une approche égalitariste, qui attribue le même budget à chaque individu dans le monde, indépendamment de leur localisation, pour calculer la part de l’UE dans le budget global (91 GtCO2 pour une probabilité de 67 % de +2 °C). Ensuite, ils utilisent l’approche grandfathering, consistant à distribuer le budget de l’UE aux États membres proportionnellement à leurs parts d’émissions actuelles.

(2) Associer un prix monétaire à ce budget

Pour décrire le budget carbone en termes monétaires, Gueret et al. prévoient une trajectoire d’émission annuelle étant donné les politiques actuelles en place. Grâce à cela, les années jusqu’à l’épuisement du budget carbone peuvent être calculées (10 ans pour l’UE dans le scénario de base). Toutes les émissions projetées au-delà de l’épuisement du budget carbone respectif jusqu’à l’atteinte de l’objectif de zéro émission nette devront être évitées, et donc payées (Graphique 1).

Pour attribuer une valeur monétaire aux émissions résiduelles, les chercheurs utilisent le coût prévu des technologies d’abattement. En particulier, ils supposent qu’une technologie de dernier recours, dite backstop, peut retirer le CO2 restant de l’atmosphère [2]. Le prix annuel de cette technologie est évalué à 250 €/tCO2 en prix de 2018 dans l’estimation de base [3]. La valeur actuelle des émissions excédentaires est estimée à 50 % du PIB pour l’UE et à 37 % du PIB pour la France. Leur analyse prend également en compte de nombreux scénarios alternatifs. Selon différents scénarios d’émissions, le coût de la technologie de dernier recours, le taux d’actualisation et l’ambition de l’objectif de réchauffement, la dette calculée pour l’UE varie de 20 % à 200 % du PIB [4].

Graphique 1 – Trajectoire schématique de la dette climatique

Source : Gueret et al. (2018)

Globalement, le travail de Gueret et al. donne une idée de l’ampleur des investissements nécessaires pour respecter un budget d’émissions donné pour l’UE et ses États membres. Avec des coûts à 50 % du PIB de l’UE, la dette climatique est alarmante et souligne l’urgence des investissements dans le changement climatique. Cependant, selon les auteurs, cela n’est pas insurmontable. Ils considèrent que « ces éléments quantitatifs ne doivent pas être interprétés comme la preuve que l’atténuation du climat est irréalisable ou trop coûteuse. Plutôt, cela met en lumière le fait que c’est à notre portée, rendant notre échec à y faire face encore plus condamnable ». Avoir une estimation de la dette climatique, qui identifie les besoins d’investissement ex-ante, est donc un outil crucial dans l’élaboration de la politique économique nationale.

Ce document constitue un point de départ idéal pour de plus amples analyses des besoins en investissement liés à la dette climatique. Une faiblesse clé de l’approche décrite par Gueret et al., si elle devait être utilisée pour élaborer des politiques, est le caractère normatif de leur détermination des budgets carbone nationaux. Un changement des principes de répartition peut avoir un impact important sur le budget carbone résultant. Par exemple, si l’on utilisait l’approche grandfathering, le budget carbone de l’UE pour limiter le réchauffement à +2 °C avec une probabilité de 67 % augmenterait de 91 GtCO2 et dans l’approche mixte à presque 120 GtCO2 ; si un ajustement pour les émissions historiques était effectué, le budget chuterait à seulement 41 GtCO2. Trouver une solution équitable à la question de la répartition est susceptible de nécessiter des négociations internationales. En revanche, les résultats de Gueret et al. démontrent la nécessité d’une action urgente dans tout scénario utilisé. Il se peut donc qu’il n’y ait pas assez de temps.

Pourtant, il existe une alternative. Au lieu de partir des budgets carbone mondiaux, les engagements politiques déjà donnés tels que zéro émission nette d’ici 2050 dans l’UE, pourraient être utilisés pour définir le budget d’émission de manière exogène. En France, les trajectoires d’émissions décrites dans la Stratégie Nationale Bas-Carbone pourraient être utilisées comme mesure. Se concentrer sur les objectifs auto-fixés accroît la responsabilité politique des décideurs.

Quantifier le montant supplémentaire d’investissements nécessaires pour réaliser ces promesses politiques en calculant la dette climatique présente un autre avantage. Comparer une trajectoire d’émission cible annuelle permet de comparer les flux attendus plutôt que d’évaluer un stock résiduel. Il s’agit d’un outil plus précis pour la politique, qui dépendra moins d’une technologie de dernier recours attendue, infiniment modulable. En France, par exemple, cela pourrait servir dans le contexte d’une programmation pluriannuelle des investissements de transition. Le Projet de Loi de Finances 2024 a justement ouvert cette possibilité : le gouvernement va désormais devoir expliciter chaque année, avant l’examen du projet de loi de finances, sa stratégie pluriannuelle de financement de la transition. Cependant, construire une estimation de flux fera beaucoup plus dépendre la dette climatique de l’évolution du coût social du carbone, qui est également loin d’être simple [5].

Dans les prochains mois, l’Institut Avant-garde va travailler sur une telle estimation alternative de la dette climatique en s’appuyant sur les objectifs politiques pour quantifier les investissements nécessaires à la transition écologique.

Jonas Kaiser

[1] Le budget carbone représente la quantité de CO2 que l’humanité peut encore émettre tout en limitant le réchauffement climatique à un seuil déterminé, souvent +1,5 °C à +2 °C au-dessus des niveaux préindustriels.

[2] Pour simplifier leur analyse, les auteurs ne reviennent pas sur les controverses autour des problèmes de mise à l’échelle de cette technologie de backtstop et le coût d’autres technologies d’abattement.

[3] Estimation qui est celle du rapport Quinet : A. Quinet (2019), La valeur de l’action pour le climat. Une valeur tutélaire du carbone pour évaluer les investissements et les politiques publiques, Rapport de France Stratégie, février.

[4] Les auteurs testent également différents scénarios pour les États membres individuels de l’UE et constatent une hétérogénéité significative entre les pays, l’Allemagne et le Danemark épuisant par exemple leur budget carbone bien plus rapidement que la Croatie ou le Portugal.

[5] Voir par exemple le Rapport Quinet (2019) pour une discussion approfondie des méthodes de calcul du coût social du carbone en France.

Image : Maria Helena Vieira da Silva, Bibliothèque, 1949, huile sur toile, 114,5 × 147,5 cm, musée national d’Art moderne, Centre Pompidou.

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