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Dialogue avec Antoine Poincaré – Dérèglement climatique : éviter l’ingérable et gérer l’inévitable

Antoine Poincaré est directeur de la Climate School d’Axa. Il est également le co-fondateur de Trois degrés, une initiative dédiée aux risques climatiques et aux façons de s’y préparer. Il vient de publier avec Clément Jeanneau l’ouvrage Gérer l’inévitable : repères face à la dérive climatique. A travers l’étude de nombreux cas concrets, il montre que l’adaptation n’est pas une question seulement technique, mais qui doit laisser une place aux sciences sociales. 

De l’atténuation à l’adaptation

Institut Avant-garde : Vous soulignez que les scénarios se sont resserrés autour d’une trajectoire à +3 degrés et donc que nous allons nécessairement devoir nous adapter. Ce message a longtemps été polémique, comment arriver à avancer sur la question de l’adaptation, sans céder à une forme de fatalisme et laisser de côté la question de l’atténuation ?

Antoine Poincaré : Votre question est très intéressante, car elle renvoie directement à la motivation qui a présidé à l’écriture de ce livre, et notamment à la réaction — que l’on peut qualifier, au minimum, de froide — d’une partie de l’écosystème écologiste à la publication de la trajectoire de réchauffement de référence du rapport Béchu sur une France à +4 °C. Beaucoup d’écologistes convaincus ont interprété la publication d’un tel rapport comme le signe d’un renoncement, voire d’un abandon des objectifs de réduction des émissions.

De notre côté, avec Clément Jeanneau, mon co-auteur, nous pensons que l’adaptation doit absolument faire partie de l’arsenal de réponse au changement climatique. Pour bien comprendre on peut repartir de l’équation suivante.

Risque climatique = aléa × exposition × vulnérabilité

Si l’on se concentre uniquement sur l’aléa — c’est-à-dire sur la réduction des émissions — on passe à côté d’une grande partie des leviers d’action, en particulier ceux liés à la vulnérabilité. Or, face à un risque climatique d’une ampleur considérable, nous sommes contraints d’agir sur l’ensemble de ses composantes.

Pour l’illustrer, on peut prendre l’image d’un accident de voiture : si vous êtes à bord d’un véhicule qui fonce vers un mur à toute vitesse, vous allez évidemment freiner de toutes vos forces. Mais cela ne vous empêche pas d’attacher votre ceinture et d’activer l’airbag. De la même manière, il est indispensable d’aborder l’adaptation de façon cohérente avec le dérèglement climatique déjà engagé.

Il est tout aussi essentiel de clarifier ce que l’on entend par adaptation. Si s’adapter consiste simplement à faire en sorte que n’importe quelle usine ou site industriel fonctionne tous les jours, quoi qu’il arrive, il s’agira d’une mauvaise adaptation. En revanche, si l’on reconnaît la possibilité — voire la nécessité — de certaines interruptions de service, et que l’on pose d’emblée comme principe qu’il faut décider collectivement ce qu’il est prioritaire de maintenir en activité et ce qui peut être suspendu temporairement, alors on entre dans un processus véritablement intelligent, et qui se rapproche d’une adaptation qu’on pourrait qualifier de « juste ».

Il est donc crucial que les porte-parole de l’adaptation défendent ce discours de nuance et d’intelligence collective, au service d’une adaptation lucide et responsable.

« Si vous êtes à bord d’un véhicule qui fonce vers un mur à toute vitesse, vous allez évidemment freiner de toutes vos forces. Mais cela ne vous empêche pas d’attacher votre ceinture et d’activer l’airbag. De la même manière, il est indispensable d’aborder l’adaptation de façon cohérente avec le dérèglement climatique déjà engagé »

Institut Avant-garde : Vous soutenez que dans certains cas il ne faudra pas s’adapter mais abandonner certains lieux, activités, etc. Il s’agit de choix profondément politiques. Comment les faire sans rencontrer une opposition ?

A.P. : Il est, à ce stade, extrêmement difficile de répondre de manière définitive à une telle question, car nous faisons seulement face aux tous premiers cas de « déplacés climatiques ». On peut toutefois évoquer quelques exemples récents, en gardant à l’esprit que les situations qu’ils illustrent seront probablement amenées à évoluer.

En France, le cas de Saint-Pierre-et-Miquelon est souvent cité comme emblématique de l’importance du dialogue entre les parties prenantes. En 2014, François Hollande, alors Président de la République, s’est rendu sur l’archipel pour annoncer que le village de Miquelon était trop exposé à la montée des eaux. L’annonce a été mal accueillie par les habitants, et en particulier par le maire. À la suite de cet épisode, les autorités ont mis en place des dispositifs de concertation et de dialogue. Progressivement, les habitants ont admis que le village se situait dans une zone trop vulnérable pour envisager d’autres solutions qu’un déménagement.

Ce cas a été largement étudié par les spécialistes du dialogue et de la décision publique, qui en ont tiré de nombreux enseignements. Il faut néanmoins rappeler qu’il s’agit d’un exemple qui a « fonctionné » notamment parce que le rachat des maisons s’est effectué à un bon prix (que certains ont jugé supérieurs au prix du marché), avec des financements publics.

S’agissant de l’immobilier, on peut dire, de manière générale, qu’en France nous évitons encore la phase la plus conflictuelle. En cas d’exposition jugée trop importante, les propriétaires sont certes expropriés, mais ils sont indemnisés au prix du marché, en partie grâce au Fonds Barnier, qui permet pour l’instant d’assurer ce financement.

La situation risque toutefois de se complexifier lorsque le phénomène prendra de l’ampleur et que l’État devra arbitrer le niveau des indemnisations, faute de moyens suffisants. Des questions sensibles se poseront alors : faut-il racheter une résidence secondaire dans les mêmes conditions qu’une résidence principale ? Faut-il indemniser tous les ménages de la même manière, indépendamment de leurs revenus et de leur patrimoine, ou introduire des critères différenciés — et lesquels ? Doit-on tenir compte du fait que le bien est entièrement payé ou qu’il reste un crédit à rembourser ? Faut-il considérer la date d’achat, et donc le degré de connaissance du risque au moment de l’acquisition ?

Nous ne sommes pas encore confrontés à des cas massifs de ce type, potentiellement très conflictuels, car pour l’instant nous repoussons en quelque sorte l’échéance en indemnisant tous les concernés de manière égale. Mais il est probable que ces arbitrages deviennent, à terme, inévitables.

Institut Avant-garde : Est-ce que l’un des débats sous-jacents n’est pas : qui va y perdre ? Cela implique donc de penser la répartition des pertes. Quels critères privilégier ?

A.P. : Sur ce sujet, la question des inégalités constitue sans doute le premier critère à prendre en compte. Dans le domaine de l’atténuation, c’est déjà ce principe qui guide une partie des aides publiques : l’accès à MaPrimeRénov’, par exemple, est conditionné aux revenus, tout comme les aides à l’achat de véhicules électriques.

Mais dans le cas de l’adaptation, d’autres critères pourraient également être envisagés. On peut notamment penser à la durée de présence sur un territoire menacé : on peut par exemple se demander s’il y a une différence à établir entre des habitants installés de longue date et des ménages récemment arrivés, a fortiori si cette installation tardive s’est faite en connaissance des risques.

À l’échelle territoriale, un second aspect me paraît crucial : celui de la mutualisation, en particulier lorsque se pose la question de la rentabilité économique. Un post récent sur les réseaux sociaux d’un spécialiste de l’adaptation évoquait le cas d’un exploitant de panneaux publicitaires en bord d’autoroute. Lors d’épisodes de vents violents, il préférait laisser ses installations tomber sur la chaussée puis les relever ensuite, plutôt que de les renforcer en amont, car cela lui aurait coûté plus cher. D’un point de vue strictement économique, il agissait en entrepreneur rationnel, optimisant ses coûts. Mais la chute d’un panneau a des conséquences sur une infrastructure publique, en l’occurrence l’autoroute qui ne sont pas forcément capturés par le propriétaire des panneaux publicitaires.

Cet exemple illustre la complexité du partage entre responsabilités publiques et privées : faut-il envisager une re-mutualisation de certaines infrastructures privées ? La question se pose d’ailleurs pour des équipements bien plus stratégiques. Doit-on demander à EDF ou à RTE d’assumer seuls les coûts de leur adaptation, quitte à les répercuter sur leurs clients, ou bien considérer que ces investissements relèvent d’un effort mutualisé ?

Quelles que soient les décisions qui seront prises et les critères retenus, il est essentiel d’ouvrir ces débats très en amont — dès maintenant. À défaut, certains territoires pourraient entrer dans des cercles vicieux déjà identifiables. Si, par exemple, des zones deviennent trop fréquemment inondées et que des entreprises ou des ménages choisissent de les quitter, les recettes fiscales locales diminueront. Cette baisse de ressources affectera les capacités d’adaptation du territoire, ce qui accroîtra encore sa vulnérabilité.

Certaines régions pourraient ainsi se retrouver progressivement dévitalisées faute d’avoir pu s’adapter à temps. À l’inverse, celles qui auront su anticiper et investir dans leur résilience attireront davantage de capitaux, d’entreprises et de nouveaux habitants.

Institut Avant-garde : Vous soulignez dans votre livre qu’on préfère souvent éviter la question de l’adaptation parce que trop cataclysmique, devenant même tabou dans certaines situations. Il y aura certes des efforts considérables à faire mais comment, au milieu de tout ça, retrouver un monde désirable ? Finalement, si on veut être plus positif, est-ce que vous pourriez évoquer les possibles gains de l’adaptation au-delà de la simple limitation des pertes ? Est-ce que vous avez des exemples ?

A.P. : Il est tout à fait légitime de s’interroger sur le récit que l’on souhaite associer à l’effort d’adaptation à venir. D’autant plus que la décarbonation a souvent été critiquée pour son incapacité à s’appuyer sur des imaginaires positifs, ce qui aurait contribué, selon certains, à ralentir sa mise en œuvre.

Cela dit, il faut également se garder d’une tentation d’angélisation excessive. Sur l’adaptation en particulier, je crains que l’on ne cherche parfois à la présenter sur un ton trop optimiste. Une telle posture reviendrait, d’une certaine manière, à adopter une position pacifiste à la veille d’un conflit dont on sait pourtant qu’il va éclater.

Dans le documentaire Il était une fois demain. La France de 2100, le récit proposé autour de l’adaptation m’a semblé, par exemple, excessivement positif. Lorsque la fonte des glaciers alpins est évoquée, les images suggèrent qu’un village se retrouvera bientôt au bord d’un lac magnifique, comme si cette transformation n’affectait que marginalement la vie de ses habitants. Or, si l’on prend au sérieux les projections scientifiques, il faut accepter de tenir un discours plus lucide : au regard de la trajectoire actuelle, le dérèglement climatique entraînera des conséquences difficiles à gérer. Il ne s’agit pas de dramatiser inutilement, mais de dire clairement : « Les impacts seront lourds, et nous ferons au mieux pour y faire face ».

Ce discours exigeant peut d’ailleurs s’appuyer sur certaines œuvres de science-fiction qui ont su explorer ces futurs de manière crédible, comme les romans Le Ministère du futur ou Le Déluge, qui proposent une vision à la fois dure et constructive de la transformation des sociétés face au climat.

Une fois ce cadre de lucidité posé, il devient néanmoins possible de raconter une histoire plus positive de l’adaptation. Car au-delà de la simple limitation des pertes, il peut aussi y avoir des gains relatifs. Les territoires qui auront su anticiper, investir et transformer leurs infrastructures seront plus attractifs. Ils attireront des habitants, des entreprises, des capitaux ; ils gagneront en dynamisme économique et social.

Encore une fois, tout repose sur l’anticipation. L’adaptation peut devenir un levier de vitalité territoriale, à condition de ne pas nier la difficulté des transformations à engager.

Institut Avant-garde : Si vous deviez donner un conseil à un candidat de la présidentielle pour construire un récit convaincant, mais pas purement technique sur l’adaptation, c’est-à-dire désirable ?

A.P.: Avant de répondre directement à votre question, je voudrais préciser qu’il ne faut pas nier la dimension technique de l’adaptation. Elle est bien réelle et incontournable, il nous faudra des digues, des immeubles mieux isolés, des routes qui résistent aux vagues de chaleur. Pour autant, elle n’en épuise pas toutes les dimensions — et c’est d’ailleurs la seconde idée forte que nous défendons dans le livre. L’adaptation comporte aussi une dimension profondément sociologique, qui touche à nos comportements, individuels comme collectifs.

Sur le plan narratif, je crois que l’adaptation a le potentiel de devenir un discours de bâtisseurs. Elle peut s’inscrire dans une veine comparable à celle des récits qui ont accompagné la reconstruction de l’après-guerre : un projet collectif orienté vers la mise en sécurité des biens et des personnes face au péril que représente le dérèglement climatique. Il ne s’agirait pas seulement de « gérer des risques », mais de protéger, de renforcer et de refonder.

Une autre idée centrale pour construire un discours mobilisateur est celle d’« infrastructure sociale de résilience ». L’exemple de Chicago est, à cet égard, particulièrement éclairant. Lors d’un épisode caniculaire majeur en 1995, on a observé des écarts significatifs de mortalité selon la nature des quartiers et la qualité des liens sociaux entre habitants. Les taux de mortalité étaient nettement plus élevés dans les quartiers caractérisés par une faible densité commerciale et des relations sociales limitées, que dans des quartiers plus vivants, dotés de commerces, de restaurants et d’une vie de voisinage active.

Autrement dit, la solidarité peut être pensée comme une véritable infrastructure de la résilience, comme un barrage ou une digue. Faire de la cohésion, des liens de proximité et de l’entraide des éléments centraux du récit sur l’adaptation me paraît particulièrement mobilisateur. Cela permet de dépasser la seule approche technique pour proposer un projet de société désirable, fondé sur le renforcement du tissu social face aux chocs à venir.

« La solidarité peut être pensée comme une véritable infrastructure de la résilience. Faire de la cohésion, des liens de proximité et de l’entraide des éléments centraux du récit sur l’adaptation permet de dépasser la seule approche technique pour proposer un projet de société désirable, fondé sur le renforcement du tissu social face aux chocs à venir »

Comment renforcer le rôle des sciences sociales ?

Institut Avant-garde : Vous évoquez l’importance de faire toute leur place aux sciences sociales. S’il y avait des sujets thèse que vous rêveriez de voir écrits sur l’adaptation ?

A.P. : Il y en a au moins un qui me semble particulièrement important : la lutte contre l’oubli des catastrophes climatiques. Après une catastrophe, le réflexe dominant consiste souvent à reconstruire rapidement et à tourner la page. L’histoire récente regorge d’exemples illustrant ce phénomène. Un collaborateur du préfet du Nord rappelait récemment lors d’une table ronde que les habitants commençaient déjà à oublier les crues de 2023. À titre plus personnel, j’ai demandé à mes étudiants – adultes – à Sciences Po s’ils se souvenaient de l’été 2022 ; beaucoup ne voyaient même pas à quoi je faisais référence malgré l’ampleur de l’épisode de sécheresse.

Nous avons une forte propension à effacer de notre mémoire les événements climatiques extrêmes — grandes sécheresses, crues exceptionnelles, canicules — alors même qu’ils constituent des manifestations tangibles du dérèglement climatique et qu’ils sont appelés à se multiplier.

Il existe pourtant des initiatives intéressantes pour lutter contre cet effacement. À Béziers, dans un quartier durement touché par une crue exceptionnelle, les habitants ont cherché à inscrire le souvenir de l’événement dans l’espace public. Des repères matérialisant le niveau atteint par les eaux ont été apposés. Cette démarche rappelle les dispositifs mémoriels mis en place après les guerres, avec un message implicite : « Plus jamais une telle impréparation. » Il s’agit de maintenir vivante la conscience du risque.

Mais ce travail de mémoire doit s’inscrire dans le temps long. À La Rochelle, après la tempête Xynthia, des arbres avaient été replantés et marqués pour indiquer le niveau atteint par l’eau. Faute d’entretien, ces repères tendent aujourd’hui à disparaître, et avec eux une partie du souvenir.

Sur le plan académique, il serait particulièrement fécond d’explorer la place que nous accordons — ou non — à la mémoire climatique dans notre quotidien. Comment entretenir cette mémoire collective ? Quels dispositifs symboliques, urbains, éducatifs peuvent la soutenir ? Cette dimension mémorielle de l’adaptation constitue, à mon sens, un champ de recherche essentiel à approfondir.

Institut Avant-garde : Avec-vous des exemples de défaut de prise en compte de facteurs dans le giron des sciences sociales qui ont mené à un échec de politiques d’adaptation ?

A.P. : Oui, j’ai en tête un exemple très précis : les logiques d’évacuation, avec cette question centrale en toile de fond : pourquoi les individus respectent-ils — ou non — un ordre d’évacuation ?

Pendant longtemps, les pouvoirs publics ont pensé que si les habitants ne quittaient pas les lieux, c’était parce qu’ils n’avaient pas reçu l’information. Partant de ce diagnostic, les autorités ont multiplié les dispositifs d’alerte. Or, les travaux sociologiques ont montré que la question n’était pas seulement celle de la transmission du message, mais celle de la confiance accordée à son émetteur. Les réactions diffèrent sensiblement selon que l’ordre d’évacuation émane du maire, de l’État, des forces de sécurité ou des médias. La crédibilité de la source est déterminante.

Un autre facteur essentiel tient aux contraintes matérielles : certaines personnes ne partent tout simplement pas parce qu’elles n’ont nulle part où aller. Cela renvoie à la nécessité de planifier en amont les modalités d’accueil et d’hébergement, mais aussi de travailler la relation de confiance entre autorités et population. L’évacuation n’est pas seulement une question logistique ou technique ; c’est un processus social.

Ces deux dimensions ont d’ailleurs été mises en évidence dans un rapport récent de la Cour des comptes. Évaluant l’efficacité des dispositifs d’alerte aux crues par alerte sur les mobiles, le rapport concluait qu’il s’agissait d’« une innovation technique réussie qui doit devenir une innovation sociale ». Autrement dit, les pouvoirs publics savent aujourd’hui déployer des outils performants pour prévenir les populations, mais ils restent en difficulté sur deux points décisifs : faire en sorte que les destinataires croient au message et qu’ils soient concrètement en capacité d’agir en conséquence.

Comment mettre en place l’adaptation ?

Institut Avant-garde : Il y a des travaux précis de chiffrage sur l’atténuation mais pas sur l’adaptation. D’où vient ce problème de chiffrage ? Par ailleurs quels seraient les dommages empêchés grâce à l’adaptation ?

A.P. : La difficulté tient d’abord à l’absence d’un objectif clair et partagé en matière d’adaptation. Pour la décarbonation, la cible est explicite : atteindre la neutralité carbone, le « net zéro ». En matière d’adaptation, l’horizon est beaucoup plus flou. Il y aura toujours des catastrophes naturelles et nous en subirons toujours les effets. La question est donc moins celle de l’élimination du risque que celle du niveau de risque que l’on accepte collectivement.

Prenons l’exemple des crues : souhaite-t-on dimensionner nos infrastructures pour faire face à une inondation centennale, bicentennale ou milléniale ? Tant que l’on n’a pas défini ce que serait une « société adaptée », il est impossible d’en produire une estimation financière robuste.

Ensuite, l’adaptation est, par nature, beaucoup plus locale et fragmentée que la décarbonation. Pour réduire les émissions, on peut raisonner par grands secteurs — transports, bâtiment, agriculture — puis affiner. L’adaptation, en revanche, suppose d’examiner la situation particulière de chaque territoire : chaque ville, chaque village présente des vulnérabilités spécifiques. Il faut décider, au cas par cas, quelles infrastructures maintenir, lesquelles transformer ou éventuellement fermer, et selon quelles modalités. Cette forte décentralisation complique considérablement la mesure agrégée des coûts.

Enfin, un troisième obstacle tient à la difficulté d’évaluer les dommages climatiques eux-mêmes. On distingue classiquement les coûts directs et les coûts indirects. Les coûts directs sont les plus visibles : une toiture endommagée par la grêle, une route détruite par une crue. Les coûts indirects sont plus diffus : fermeture d’une école, déménagement forcé de ménages, perturbations économiques, saturation des services d’urgence, effets sur la santé mentale, etc.

Or, selon le périmètre retenu, les estimations varient fortement. Les derniers rapports des Nations unies montrent que le passage d’une évaluation centrée sur les seuls coûts directs à une prise en compte élargie des coûts indirects peut multiplier les montants par dix : on passe alors d’ordres de grandeur de quelques centaines de milliards à plusieurs milliers de milliards.

En intégrant de telles estimations, l’adaptation apparaît néanmoins comme un investissement susceptible de générer un retour significatif en termes de dommages évités. Et l’on constate d’ailleurs que, plus les évaluations se raffinent et s’inscrivent dans le temps long, plus les montants estimés des dommages climatiques tendent à augmenter — ce qui renforce, mécaniquement, l’incitation économique à agir.

Institut Avant-garde : Vous évoquez trois écueils à éviter : la fausse illusion de contrôle, la mal-adaptation et la poursuite du business as usual. L’un de vos messages est que “le mieux est l’ennemi du bien” (vous donnez l’exemple des services publics de la fraîcheur). Où s’arrêter dans le perfectionnisme ?

A.P. : Je ne sais pas exactement où il faut s’arrêter, mais ce qui est certain, c’est qu’il ne faut pas considérer la perfection ou le zéro risque comme des références absolues. Nous n’atteindrons jamais une situation où tous les bâtiments seraient parfaitement habitables et agréables en période de canicule. En revanche, il est possible de créer un certain nombre de bâtiments servant de havres de fraîcheur, ouverts à la population et où chacun pourra se réfugier en cas de chaleur extrême ou de risques sanitaires.

Cet exemple illustre d’ailleurs un autre écueil : celui d’adopter des positions binaires sur certaines questions sous prétexte d’éviter la mal-adaptation. L’usage de la climatisation en est un exemple parfait. Si l’on refuse dogmatiquement toute climatisation, on laisse le champ libre à des approches extrêmes consistant à installer la climatisation partout, ce qui serait tout aussi absurde.

Comme souvent, la clé réside dans la nuance et le compromis : il faut des discours de synthèse capables de concilier efficacité, sécurité et acceptabilité, plutôt que de viser un idéal inatteignable.

Quel doit être le rôle de l’État ?

Institut Avant-garde : Quel est actuellement le rôle des assureurs dans ce contexte et comment devrait-il se transformer ? En amont et en aval de réparation ? Quel doit être leur rôle de demain ?

A.P. : Pour moi, le rôle des assureurs va devoir évoluer sur deux axes principaux face à la progression des risques liés au dérèglement climatique : d’une part, une véritable prise en compte du temps long, et d’autre part, une gestion accrue du risque de réputation.

Le premier point peut surprendre. La doxa veut que les assureurs soient parmi les acteurs financiers les plus orientés sur le long terme. En réalité, ils sont souvent des acteurs de court terme : leurs bilans sont annuels, et chaque année ils décident des risques qu’ils couvrent ou non, des biens et activités qu’ils assurent ou pas. Avec le changement climatique, je pense que la véritable révolution pour eux sera de devenir de vrais acteurs de long terme.

Concrètement, si un client s’engage dans une démarche d’adaptation, l’assureur doit pouvoir lui garantir une couverture sur plusieurs années. Cela offre également un avantage pour la compagnie : un revenu prévisible et la possibilité d’éviter que les clients mettent tous leurs contrats en concurrence chaque année. À ce jour, il existe seulement quelques initiatives expérimentales, consistant à conditionner des contrats d’assurance de long terme à la mise en œuvre de mesures d’adaptation. Ces démarches me paraissent très vertueuses et mériteraient d’être généralisées.

Le second point concerne le risque de réputation. Les compagnies d’assurance, en tant qu’entreprises à but lucratif, cherchent naturellement à optimiser leurs politiques de remboursement, ce qui peut se traduire par des non-indemnisations ou des augmentations de primes. Dans un monde de plus en plus soumis aux crises climatiques, ces situations risquent de se multiplier, alors même que l’assureur continue à générer des profits.

Cela soulève la question du niveau « juste » de profit, du point de vue de l’opinion publique. Si les gains des assureurs sont jugés excessifs, ils pourraient devenir à l’adaptation ce que les compagnies pétrolières sont à l’atténuation : des cibles de ressentiment et de méfiance. L’opinion pourrait se demander : « Pourquoi ne me rembourse-t-il pas alors qu’il réalise x millions d’euros de bénéfices cette année ? »

À ce problème de réputation s’ajoute une complexité supplémentaire : les assureurs sont aussi souvent des investisseurs. Certaines de leurs politiques de financement ou d’investissement, favorables à un accroissement des émissions, peuvent être mal comprises ou mal perçues par le public, accentuant le risque de critiques et de défiance.

Ainsi, demain, les assureurs devront combiner expertise technique, horizon de long terme et communication transparente pour rester crédibles et socialement acceptables

Institut Avant-garde : Vous mettez beaucoup l’accent sur les initiatives individuelles, mais quel doit être le rôle de l’État dans tout ça ? Est-ce qu’il fait déjà des politiques pour soutenir ces initiatives ? Est-ce que certaines pourraient inspirer d’autres lieux ?

A.P. : D’une manière générale, il est utile de distinguer les actions individuelles — qui devraient être encouragées et soutenues par l’État — de celles qui, par nature, ne peuvent être réalisées de manière individuelle, comme surélever la digue d’une ville exposée à la montée des eaux. Dans ce registre, l’État doit déjà assumer son rôle fondamental : assurer la sécurité des citoyens face aux menaces d’un climat en dérèglement.

Mais l’État — et plus largement tous les pouvoirs publics locaux — a également un rôle crucial dans la diffusion des bonnes pratiques d’adaptation. Si les habitants et les acteurs économiques sont mieux préparés et adoptent des comportements adaptés, les coûts pour la collectivité diminuent.

« L’État, acteur par excellence du temps long, a intérêt à inciter, voire à contraindre et financer, des dispositifs d’adaptation dont le retour sur investissement ne se mesure pas en mois ou en années, mais sur plusieurs décennies. C’est à travers ce rôle de coordination, de soutien et de planification que l’État peut maximiser l’efficacité des initiatives individuelles et inspirer d’autres territoires à suivre des modèles éprouvés »

Institut Avant-garde : Il existe une tension entre le besoin de planification et le sujet éminemment local qu’est l’adaptation. Comment relier les deux échelles ?

A.P. : La tension ne se situe pas tant entre les deux échelles qu’entre le concept de planification et notre éthos économique. Chaque fois que la planification a été évoquée récemment en France, elle est restée largement théorique et peu appliquée. Aujourd’hui, ce dont nous avons avant tout besoin, c’est d’une véritable planification, et non d’une simple intention. Cette planification doit s’inscrire dans une perspective de long terme.

Ce n’est qu’une fois qu’une transition réelle sera engagée qu’il sera pertinent de réfléchir à la manière dont ce plan pourra se déployer à l’échelle locale et gérer les éventuelles tensions entre territoires. À ce propos, il n’est pas nécessaire de tout centraliser à Paris : certaines responsabilités peuvent parfaitement être déléguées aux régions, en fonction de leurs compétences spécifiques.

Un autre point vient du monde de l’entreprise. Parmi les organisations qui réussissent le mieux leur adaptation, on retrouve souvent un point commun : une connaissance claire et précise de leur métier et de leur raison d’être. C’est le cas de RTE, par exemple : chacun sait ce qu’elle fait — acheminer l’électricité — et l’entreprise ne se demande pas ce que sera sa mission en 2030 en 2040 ou en 2050. Cette clarté facilite des choix stratégiques rapides et efficaces, et pourrait inspirer la planification de l’adaptation à d’autres niveaux.

Antoine Poincaré dirige depuis 2021 la Climate School d’AXA Climate, qui forme les entreprises et les professionnels en matière de transition durable. En novembre 2024, il a co-fondé Trois degrés, une plateforme d’information dédiée aux risques climatiques et aux moyens de s’y préparer.

Parmi ses publications figurent Green RH – Quand la fonction RH fait sa révolution verte, coécrit en 2024 avec les professeurs Olivier Meier et Michel Barabel, et Gérer l’inévitable : repères face à la dérive climatique, publié en 2026 avec Clément Jeanneau.

Illustration : Claude Monet, Les Meules, 1890, Museum Barberini, Potsdam (DE).

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